Critique de film
Happiness Therapy

David O’Russel est un cinéaste difficile à cerner. Il avait surpris son monde en 1999 avec Les Rois du Désert, un film d’action pendant la guerre d’Irak visuellement impressionnant et au final plus malin et humain que son sujet ne le laissait présager. Une carrière dans les studios lui semblait offerte sinon promise. Cependant les films qui ont suivi n’ont pas nécessairement correspondu à ce qu’on pouvait attendre. De la comédie cérébrale (mais totalement ratée) I Heart Huckabees au drame sportif indé The Fighter il n’est jamais là où on l’attend. Son nouveau projet est une comédie romantique qui comme son film précédent à une tonalité indépendante avec son exploration de la middle class américaine provinciale et surtout des personnages principaux souffrant de maladies mentales (plus ou moins importantes).

C’est ainsi que Bradley Cooper, qui sort de plusieurs mois en hôpital psychiatrique pour avoir tenté d’assassiner l’amant de sa femme, rencontre Jennifer Lawrence qui se remet très difficilement du décès de son mari. Et ces deux personnages fucked-up, ayant perdu les repères sociaux qui leur permettraient de réintégrer la société vont se télescoper et à travers leurs troubles et leurs doutes vont peu à peu se reconstruire. Le point fort du film est là et pas ailleurs. Dans ces deux personnages hauts en couleur qui par leurs fêlures apparentes, leur fragilité permanente et leur maladresse sont immédiatement attachants. C’est en les sortant des canons habituels de la comédie romantique qu’il en fait des purs concentrés de sentiments et d’humanité.

Car au-delà de ça Happiness Therapy (Silver Lining Playbook) est un cas d’école. Un peu comme l’était avant lui Little Miss Sunshine. C’est-à-dire qu’à lui seul il explique parfaitement ce déséquilibre inhérent au cinéma américain entre sincérité et attachement presque inconscient aux figures de genre imposées. Ainsi alors qu’en surface les héros du film se débattent avec leurs problèmes psychologiques, en profondeur le film ne fait que tisser les bases d’une comédie romantique classique et balisée dans son déroulement et ses péripéties. Cette dichotomie est hautement préjudiciable au film qui dès lors qu’il abandonne un peu trop la folie de ses personnages retombe dans une banalité qui les insulte. Car c’est bien ce sentiment-là qui étreint à l’issue de la projection. Le film est indigne de ses personnages ! A l’image de sa sous-intrigue sportive concernant un tournoi de danse. Exactement comme l’était le concours des mini-miss de Little Miss Sunshine, ce tournoi de danse stigmatise parfaitement le paradoxe insoluble qui secoue le film. Un prétexte scénaristique artificiel et facile sur lequel le réalisateur brode. Et alors qu’il est supposé mettre en avant la différence des personnages en les confrontant à la norme, cela va au contraire agir de manière opposée. Il les déplace dans un contexte qui n’est pas le leur en les intégrant au forceps dans une imagerie décalée. Si cela correspond à un état d’esprit moral où l’important est de participer, cela est  cinématographiquement inefficace car les personnages deviennent des cautions comiques, décalés. Ce n’est plus leur singularité qui dirige le film mais au contraire, leur singularité se révèle par contradiction avec les danseurs professionnels et les réduit au rôle de pur gimmick. D’autant que sans révéler la fin du film, la conclusion conventionnelle affaiblit ce qui a été construit auparavant. C’est assez fascinant (et désolant en même temps) de voir ce cinéma se saboter lui-même et  se gangréner de l’intérieur.

C’est un peu la même chose avec les personnages secondaires qui gravitent autour des deux amoureux. Si Robert de Niro trouve enfin un rôle à se mesure en étant le père, lui-même un peu maniaque et psychorigide, de Bradley Cooper, le reste est  à l’avenant. Entre un Chris Tucker qui fait un peu caution black, tellement son personnage n’a aucune importance (même s’il est amusant) et le psychanalyste indien, on est souvent proche de la caricature. Similairement David O’Russel nous dépeint un couple en apparence normal mais où en fait tout va mal comme pour nous dire que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. Tout ça manque un peu de finesse dans l’écriture, dans la description de ce petit microcosme et si le film fonctionne ponctuellement par petites touches, par petites répliques, la vue d’ensemble est moins glorieuse.

Mais ça n’en reste pas moins un film agréable, plutôt bien réalisé même si David O’Russel semble avoir abandonné toute ambition plastique. Le film échoue un peu à être autre chose qu’une comédie romantique de plus là où il y avait clairement la place pour quelque chose de plus sincère, de plus simple et plus humble. Ce fut le cas l’année dernière avec le très beau premier film de Derek Cianfrance, Blue Valentine où l’on parle vraiment d’amour, où il n’y a pas besoin de se reposer sur des figures imposées, où derrière le cinéma il y a la vie. Cette moisson de nominations aux Oscars (même si elle est méritée pour les acteurs) est symptomatique d’un système hollywoodien où la différence est tolérée tant qu’elle reste dans le rang.

Durée : 2h02

Date de sortie FR : 30-01-2013
Date de sortie BE : 27-02-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Aude
03 Mars 2013 à 12h37

Bonjour ! Votre critique reflète assez bien mon avis personnel mais j'ai sans doute pris un peu plus de plaisir que vous lors du visionnage.

Je voulais vous faire remarquer que dans votre court rappel du synopsis il y a une petite méprise. « [...] pour avoir tenté d?assassiner l?amant de sa femme » : un assassinat demande forcément une préméditation ; or le personnage de B. Cooper a certes tabassé avec acharnement ledit amant, mais c'était impulsif. Par votre écrit vous donnez l'impression que le protagoniste avait tout préparé et sorti une arme. Aussi, son admission dans un hôpital psychiatrique est la conséquence directe de la découverte de sa bipolarité et possible paranoïa, et non pas de la violence de son acte qui aurait dû le conduire en prison.

Je suppose que vous savez déjà tout ceci mais le mot « assassiner » est vraiment dérangeant.
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Critique mise en ligne le 22 Janvier 2013

AUTEUR
Grégory Audermatte
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