Critique de film
Happy end

Après les lauriers, le bois vert

Doublement palmé (Le Ruban blanc – 2009 ; Amour – 2012), le monarque cannois Michael Haneke a été violemment destitué sur la Croisette par l’accueil glacial à peu près unanime réservé à son nouveau film. L’objet du délit, Happy End, est nourri de frustration. Suite au succès d’Amour, l’auteur-réalisateur a travaillé deux ans sur un autre scénario, intitulé Flashmob, qu’il n’est finalement pas parvenu à monter. Objets de fascination cinéphilique, les projets avortés infusent la suite de la carrière de leurs auteurs. Happy End reprend à Flashmob la structure du film choral, mais aussi son atout majeur : le personnage d’Ève, 13 ans, matricide.

Il était une fois…

Ève (Fantine Harduin) empoisonne sa mère célibataire dépressive et raconte tout sur les réseaux sociaux. Sa maman à l’hôpital, Ève s’installe à Calais dans la riche demeure familiale de son papa chirurgien (Mathieu Kassovitz). La pré-ado y rencontre son grand-père (Jean-Louis Trintignant), ancien entrepreneur qui voudrait bien mourir, sa tatie (Isabelle Huppert), qui a repris la boîte, et son cousin Pierre (Franz Rogowski), un jeune homme en crise d’adolescence tardive. Comme nous sommes chez Michael Haneke, le vernis bourgeois ne va pas tarder à s’écailler.

Le petit Haneke illustré

Happy end se rêve en film somme, c’est une compilation jouée en mode shuffle. En vrac, le personnage de Jean-Louis Trintignant pourrait être un décalque de celui d’Amour, Ève et son cousin Pierre rappellent les enfants coupables et suspicieux vis-à-vis de leurs parents du Ruban blanc, l’angoisse face à la technologie, l’omniprésence des images et la prétendue déshumanisation qu’elles entraînent sont des thèmes déjà présents dès Benny’s Video (1993). Ensuite, Michael Haneke opte à nouveau pour un traitement froid et distancié de l’action, rejouant à plusieurs reprises le plan final de Caché – soit un cadre large, souvent assez rempli, laissant au spectateur le soin de décrypter ce qu’il entend et ne distingue qu’en partie – sans jamais approcher l’impact de son film de 2005. Succession de vignettes désincarnées, Happy end n’échoue pas à faire sens (le film est même d’une lourdeur assez pachydermique), mais ne réussit jamais à former un tout cohérent, à incarner un personnage au-delà de son interprète ou à susciter la moindre émotion (fût-elle négative).

Régression

Alors qu’elle faisait la force d’une œuvre aussi grande que Le Ruban blanc, la mise en scène de Happy end accuse un manque d’inspiration préoccupant. Comme souvent chez le réalisateur, le film se plie à une logique de plans-séquences. Autrement dit, le metteur en scène tend à tourner la grande majorité des scènes de son film sans coupe, soit en temps réel. Un réalisateur brillant tel que Michael Haneke sait que ce plan/temps, il faut le traiter, le remplir ou le vider, bref le mettre en scène en accord avec ses intentions ou de manière à guider émotionnellement le spectateur. Soit se poser la question : qu’est-ce que je raconte à ce moment-là et qu’est-ce que je veux que le spectateur retienne ? Si rien d’autre ne ressort de cette longue prise qu’un effort technique, pourquoi ne pas utiliser les moyens propres au cinéma, soit découper, ellipser, faire avancer le récit ? Happy end contient nombre de plans-séquences accumulant des banalités vides de sens (genre le parfum de glace favori des figurants) et qui échouent totalement à faire ressentir l’état émotionnel des personnages. Ainsi, quand la jeune fille va voir la mère qu’elle a empoisonnée, Michael Haneke filme l’intégralité de la visite à l’hôpital, montée d’ascenseur comprise, sans jamais communiquer un quelconque sentiment (par contre on retient que la chambre est au 3e étage au fond du couloir à droite, super non ?). Dans le cas particulier de cette scène, on peut expliquer cela par le fait que Michael Haneke ait tout simplement omis de choisir quel personnage l’intéressait. Est-ce Mathieu Kassovitz ? Est-ce Fantine Harduin ? Malheureusement, il semble bien que ce ne soit aucun des deux.

Impasse

Problème colossal pour un film choral, le désintérêt susmentionné pour les personnages et leurs conflits vaut pour toutes les figures du récit. Outre la pure volonté de tourner (histoire de « garder la main »), les motivations qui ont présidé à la réalisation de Happy end restent obscures. Ainsi, le choix de la topographie calaisienne du film est incongru tant Michael Haneke garde le drame des migrants hors champ, jusqu’à une intervention évasive et sous-traitée. Finalement, la seule chose qui émane de l’auteur est un regard ni neuf, ni empathique, ni féroce, porté sur une bourgeoisie élitiste en fin de course. Une classe sociale somme toute assez mal croquée, tant le portrait hésite entre impression de réel et caricature, le réalisateur affublant même la famille Laurent d’un couple de serviteurs arabes, telle une tentative désespérée de relever sa petite comédie de la cruauté d’un soupçon de farce théâtrale. Peine perdue, l’idée est elle aussi sous-traitée et le plat définitivement fade.

À l’avenir

Figure mutine au spleen attendrissant, Fantine Harduin illumine légèrement l’échec de Happy end. Ou serait-ce la fraîcheur d’un nouveau visage là où Isabelle Huppert, Mathieu Kassovitz, Jean-Louis Trintignant (soit trois très bons acteurs) peinent à incarner autre chose que ce qu’ils représentent déjà aux yeux du public ? Michael Haneke a raté d’autres films, espérons que le prochain l’intéresse. Ici, son ennui est communicatif.

Durée : 1h48

Date de sortie FR : 04-10-2017
Date de sortie BE : 11-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 23 Octobre 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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