Critique de film
Heat

Avec Heat, Michael Mann signe le début d’une nouvelle esthétique plus tard magnifiée par la Haute Définition de Collateral et Miami Vice. Les thèmes chers au metteur en scène se bousculent dans ce poème formel teinté d’acier. Les deux personnages principaux, sortes d’électrons libres incapables de vivre pleinement en dehors de leur boulot reversent leur vie respectives dans une perpétuelle poursuite du temps et d’eux même. L’un (Al Pacino) ne peut s’impliquer à fond dans sa vie de famille et dans sa vie de flic. L’autre, un braqueur charismatique (Robert De Niro), ne peut se permettre aucune attache, de poser l’ancre, dans un milieu ou tout se joue sur un geste, une parole. Un lien permanent les lie à la mort. Le flic vit avec les cadavres semés par des gens comme son rival dramatique.

Chez Michael Mann comme chez Melville, rares sont les paroles, seuls restent les regards. Le metteur en scène derrière ses airs de grand technicien hollywoodien a un style évident et surtout des choses à dire. Pour toucher un maximum de monde, il raconte les choses simplement. A partir d’histoires dépouillées, il construit une ambiance souvent planante qui emmène le spectateur dans un trip existentiel brassant des questions sur la condition humaine. Quelle part de ressemblance partageons nous ? Quelles obligations a-t-on envers les autres, ceux qu’on aime et envers une société ? La solitude morale est-elle une solution ? Etc…

Pour créer cette ambiance propre à son style, il va placer ses personnages dans des décors et des lieux particuliers. Puisque tout est possible entre le crépuscule et l’aube, c’est durant la nuit que vivront ses personnages. Elle trace la part de douceur et de violence que comporte chaque être humain. Mais surtout, elle apporte une dimension mélancolique au récit. Si De Niro habite une maison face à la mer, c’est pour accentuer la sensibilité du personnage. L’océan donne cette impression de liberté et de possibilités infinies. Et offre ainsi des scènes silencieuses de questionnement existentiel qui amène un sens profond aux œuvres de Mann à travers l’action elle même.

Si souvent les personnages du cinéaste sont solitaires (voir Thief, le solitaire), c’est pour feindre le sentiment de liberté que propose l’isolement. Ici, les protagonistes sont deux hommes qui se ressemblent tout en étant très différents. Pour chacun d’entre eux, c’est une femme qui va déclencher le besoin de poursuite jusqu’au duel final. Ils pourront ainsi acquérir une liberté morale pour l’un et physique pour l’autre. Le couple de Pacino bat de l’aile car celui-ci ne peut céder assez de temps à sa compagne, son boulot l’excédant. De Niro, lui, va tomber amoureux et s’autoriser l’impossible : un point d’ancrage. La part de mensonge que contient la carrière du gangster n’étant pas compatible avec une relation, cette dernière amorcera sa chute. Ces deux hommes n’existent que par leurs carrières et les risques qu’elles comportent.

En agençant, par le montage, différentes scènes de soirées et de discussions homme/femme - un autre sujet universel et important chez Mann -, il lie tous ses personnages : gangsters, flics etc. Tous ont des problèmes d’incompréhension dans leur couple, des différences d’éthique, qui souvent fragilisent les ménages. Chez Mann, l’amour est impossible. Seule l’époque est différente et laisse transparaître une évolution dans la vie de couple.

Les femmes sont seules et ne peuvent vivre avec des hommes brisés rêvant de liberté. Le cinéma de Mann est un cinéma de sensation à l’instar de ses personnages qui ne vivent que pour le sentiment d’être… vivant. L’œuvre du metteur en scène se regarde, s’écoute et se ressent avec les tripes.

En 1995 déjà, il jouait sur l’épure totale de son cinéma. Heat est peut-être même son film le plus épuré, car si Miami Vice atteindra le paroxysme de son esthétique onirique, il est aussi son film le plus coloré et le plus chaleureux. Ici, les teintes sont grises voir blanchâtres, parfois surexposées. Les lumières électriques ont déjà une importance capitale et il laisse entrevoir une passion pour les ambiances teintées aux néons de notre époque. Teintées de bleu, de sons « Enoiens », de machinerie complexe et de grandes métropoles semblables aux algues reluisants la nuit aux iles Fidji. Son film est basé sur une structure qui s’avérera récurrente dans son cinéma. Et des idées de mises en scènes reviendront régulièrement. Enormément de ses plans sont construits dans une perspective cavalière laissant ainsi des points de fuite imaginaires aux protagonistes et aux spectateurs.

Mann est le seul metteur en scène au monde capable de donner une dimension bouleversantes aux scènes de « gun-fight » elles mêmes. Parfois elles sont un prétexte mais dans Heat, elles ont une importance capitale et montrent la capacité d’auto destruction des personnages. Les fusillades deviennent alors un ballet funeste ne révélant que le chaos des villes sans âmes.

Heat tient aussi son succès d’un magnifique instant de cinéma : une des deux seules scènes valables où les monstres sacrés Al Pacino et Robert De Niro apparaissent ensemble à l’écran (l’autre étant la magnifique fin du long métrage). Cette scène appuie un point important qui fait la ressemblance et presque l’interchangeabilité des deux personnages. L’un aurait pu se retrouver à la place de l’autre et vice versa. Nous ne contrôlons pas la vie. C’est du moins ce que nous dit Michael Mann dans son œuvre. On peut y feindre, mais la liberté est une valeur surestimée, nous ne sommes et ne seront jamais totalement libres. Les deux ont une immense peur de la routine et de s’engoncer dans une vie qui n’est pas leur. Ils disent préférer la mort dont ils ont pourtant si peur. Le choix des acteurs est parfait puisque à lui seul, il caractérise l’idée de ressemblance entre les deux personnages dotés d’idéologies assez semblables. Personne n’est sans savoir que Pacino et De Niro sont souvent comparés, ont une carrière fort semblable, ont incarnés dans le passé des rôles assez similaires et ont parfois été remplacés l’un par l’autre. Ce recul sur les carrières des deux comédiens renforce cette idée de personnages analogues qui ne seraient qu’un reflet de part et d’autre du miroir.

Encore une fois Mann filme les grands espaces urbains à la manière de Ford, Hawks, … qui, eux, filmaient les plaines désertiques de l’ouest. L’une des scènes les plus représentative de ce style se situe au milieu du métrage et marque le début d’une traque qui opposera les deux héros. Ils s’espionnent l’un l’autre dans les silos d’un immense entrepôt désert exactement comme les héros de Ford dans les limbes ensablées du Texas. Les limbes représentent parfaitement, le décor dans lequel évoluent les personnages des réalisateurs.

Dans un milieu, dans une ville ou les âmes sont en suspens, où les vies ne tiennent qu’à un fil, c’est la soif de vengeance qui amènera De Niro à cette confrontation finale avec son frère ennemi. En effet, c’est après être passé sous un tunnel de lumière blanchâtre aveuglante comme un passage spirituel vers une autre vie plus sereine, qu’il choisit de revenir sur ses pas pour se venger de Waingro. Il ne peut se permettre même l’espace d’un instant de se livrer au bonheur et préfère se donner en offrande à la vengeance qui l’obsède. Les 10 dernières minutes sont ainsi une ode lyrique à la beauté animale de deux hommes liés à la vie et à la mort. Un poème construit d’asphalte et d’aluminium, brodé de néons lumineux. Certainement l’un des duels les plus émouvants du cinéma.

Durée : 2h50

Date de sortie FR : 21-02-1996
Date de sortie BE : 21-02-1996
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Wildgunslinger
11 Septembre 2012 à 07h42

Mon film culte. Sans doute celui que j'ai revu le plus grand nombre de fois et qui me bluffe à chaque visionnage.

Lucien Halflants
10 Septembre 2012 à 00h48

Content que cela vous ait plus. Je parlais de l'influence de Mann sur ses contemporains (et donc sur Nolan) dans une première mouture de mon papier.

Captain_Zissou
09 Septembre 2012 à 23h34

Belle restitution de ce qu'est Heat et le cinéma Mannien. Pour reprendre une formule un peu facile c'est, à mon sens, le "2001 du polar". Mann nous livre une oeuvre fascinante qui réunit tous les ingrédients et le meilleur du genre. On ressent l'influence et l'impact qu'il a eu sur tout un pan du cinéma actuel. Le meilleur exemple pour moi, The Dark Knight.

Si vous êtes intéressé par le cinéaste et son univers, je vous invite à visiter mon site lui étant consacré ;-)

www.michaelmann.fr
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Critique mise en ligne le 09 Septembre 2012

AUTEUR
Lucien Halflants
[129] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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