Critique de film
Heli

Heli est un jeune père de famille mexicain qui vit avec son père, sa sœur, son épouse et son bébé. Il travaille dans une usine de construction de voitures et joint les deux bouts comme il peut obsédé par l’idée de recoucher avec son épouse qui, depuis son accouchement, se refuse à lui. Estela, sa jeune sœur est encore une enfant, douze ans tout au plus. Elle tombe amoureuse d’un adolescent engagé dans l’armée qui rêve lui aussi de coucher avec elle (les hommes ne pensent décidemment qu’à cela), ce à quoi elle s’oppose tant qu’elle n’est pas mariée. Le jour où ce dernier planque deux sacs de cocaïne chez elle (sacs qu’il vole à ses supérieurs) en lui promettant de l’épouser une fois la marchandise écoulée, la famille entière tombe dans une spirale de violence à laquelle elle ne peut échapper. C’est à cette absence d’échappatoire que le réalisateur condamne également le spectateur.

Amat Escalante, autodidacte pur, est le plus jeune réalisateur en compétition du haut de ses 32 ans. Annoncé comme le film le plus radical de la quinzaine, Heli est une œuvre inégale teintée d’une violence insoutenable. Cannes aime proposer ce genre de film détestable où le spectateur devient en quelque sorte complice du spectacle odieux auquel il assiste. Pris en otage par l’écran comme Heli et sa sœur par des militaires impliqués dans un trafic de drogue, le festivalier doit opérer un choix qui relève d’une certaine morale cinéphile. Il a la possibilité de quitter la salle comme certains d’ailleurs n’ont pas hésité à le faire, sorte de démission tout à fait justifiable, ou il peut rester et accepter de supporter les scènes de torture proposées en tentant de leur trouver une justification. Et c’est là que le bât blesse furieusement, jamais on ne parvient à comprendre où veut en venir le réalisateur. Le Mexique est un pays violent. C’est à peu près tout ce qu’on retient de cette démonstration réaliste à l’extrême.

Dès les premières secondes du film, on sait pourtant que l’on va souffrir. Un flash back nous ramène aux prémisses du drame. La douceur de l’exposition familiale est mensongère et faussée d’emblée par la première scène qui promet un crescendo de violence. Le climax du film voit, à mi-parcours, deux jeunes hommes torturés sous le regard d’enfants amorphes qui avant l’irruption des otages jouaient à des jeux vidéo de baston. L'impression est plus que désagréable, c’est tout simplement méprisable. Un peu à l’image de Bigelow qui dans Démineurs définissait l’absence d’affects et de culpabilité des soldats par le parallélisme facile de la culture de la violence des jeux vidéo, Escalante va jusqu’à pousser des gamins à participer à la torture des deux kidnappés sans qu’ils ne sachent un seul instant ce qui motive leur geste barbare si ce n’est que les adultes leur en intiment l’ordre. Le cadre montre la scène de torture en avant plan alors que la TV en arrière plan éclaire le jeu vidéo en mode pause. Les enfants répètent alors les gestes qu’ils venaient de simuler sur l’écran sans opposer la moindre émotion. Une mère de famille observe même brièvement la scène avant de retourner à sa cuisine (on pense là au fameux passant qui avait détourné sa route à l'entrée du tunnel d’Irréversible). Curieusement là où la salle toute entière pousse un cri d’effroi c’est quand un militaire brise la nuque d’un chiot, pas quand il met le feu au sexe d’un des deux prisonniers ou quand il lui brise les reins à coups de batte en bois.

Un des tortionnaires l’avait prédit : « vous allez vivre l’enfer ». Nous étions prévenus. Je suis resté jusqu’au bout de la séance, à la différence d’un de nos passeurs qui a préféré en rester là suite à cette prédiction sans équivoque. Alors qu’on aurait pu imaginer que la violence serait sans fin, on découvre une seconde partie de film beaucoup moins cruelle, presque poétique. Heli survit, retourne dans sa maison endeuillée, retrouve son épouse qui continue de se refuser sexuellement à lui, réendosse le costume d’ouvrier dans l’usine. Une absence étouffe pourtant son quotidien, celle de sa jeune sœur dont il est sans nouvelle depuis qu’ils ont été kidnappés en compagnie du jeune militaire dont elle était amoureuse et qui a fini, quant à lui, pendu en haut d’un pont. Entre temps, une policière lui offrira sa poitrine en réconfort comme pour souligner l’absurdité d’un propos qui peine à créer du sens. Il refusera de s’abandonner dans ses seins généreux dont la présence massive et farfelue lui semble inappropriée.

Escalante s’embarrasse de ce second niveau de lecture assez incongru. Heli est un jeune père sexuellement frustré, ce n’est qu’en vengeant sa sœur qu’il parviendra enfin à coucher avec son épouse, visiblement sa seule motivation terrestre. Tuer pour jouir à nouveau, comme si le plaisir le plus naturel du monde devait rejaillir à la faveur du meurtre. C’est un peu simple, voire assez stupide. Et ça ne nous dit plus grand chose du Mexique et de son désert d’humanité.

La mise en scène qui use de plans fixes contemplatifs ne rachète pas la fébrilité du propos. Elle s’imagine puissante et envahissante pour l’esprit, elle est tout au plus spectatrice d’une violence qui a fini par complètement lui échapper. Il est temps que le cinéma parvienne à dépasser son désir de provocation. Le spectateur ne peut être prisonnier, comme c’est de plus en plus souvent le cas, d’une logique de la terreur à laquelle il ne peut opposer qu’une fuite finalement courageuse. J’aurais dû quitter la séance comme mon camarade. C’eut été la seule position tenable face à cette triste et radicale morbidité. 

Durée : 1h45

Date de sortie FR : 09-04-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Chris
16 Mai 2013 à 16h04

Un film sublime, sec et doux, violent comme un coup de poignard. Sûrement un prix en fin de quinzaine. Ta reaction me semble exagérée, la scène en question est juste réaliste et le monde est cruel, c'est ça que dit Heli.

marielle issartel
16 Mai 2013 à 15h22

Je sais que vous ne pouvez pas tout voir, mais un beau film mexicain, opposé trait pour trait à Heli, est passé à peu près inaperçu, c'est très dommage. Ici et là-bas, Aqui y alla, de Antonio Méndez Esparza. qu'est-ce qui fait que l'un est vu, l'autre pas ? Donc, si on voit un film moche, on cherche aussi l'antidote !
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 16 Mai 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
[872] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES