Critique de film
Henry, Portrait d'un Serial Killer

Il y a 27 ans, Henry suscita effroi et réprobation. En 2013, sa sortie en salles fera la joie des cinéphiles sans hérisser le poil des ligues de vertu. En 30 ans, la violence s'est banalisée au cinéma. Les tueurs en série sont des vedettes et les poupées à leur effigie font la joie des geeks et de leurs enfants.

Alors, que reste-t-il de cet objet filmique scandaleux ? Et bien, cher lecteur, Henry... est un très bon film, oeuvrette à l'époque d'une jeune réalisateur, John McNaughton, venu un peu par hasard du documentaire. La légende veut que, jeté d'un docu qu'il mettait en boîte sur le catch mais finalement tombé à l'eau, il se retrouva à la tête d'une somme de 100 000 dollars et des idées plein la tête. La mode des serial killers démarre doucement. Henry Lee Lucas fait partie de cette cohorte de dingues sanguinaires. McNaughton, accompagné de son scénariste Richard Fire, s'intéresse au chenapan et monte une histoire rude et triste s'inspirant de loin de ses méfaits ô combien illicites.

Dans les années 80, la violence à l'écran fait débat et l'essor de la vidéo et des caméras personnelles suscite doctes discussions à la télévision (rappelez-vous des Dossiers de l'Ecran!) et recherches infinies en sociologie. Baignés dans cette ambiance, McNaughton et Fire interrogent directement le problème. La violence sera montrée, voire exposée, sans romantisme, sans dramatisation qui adoucirait le propos. Mieux, nos deux amis proposent une mise en abyme assez déconcertante, mettant une caméra dans les mains de leurs acteurs. Par moments, les meurtres sont filmés par leurs auteurs.

Que voit le spectateur ? Un film de cinéma classique, avec la distance rassurante assurée par une mise en scène professionnelle ? Un home video pourri ou un snuff movie avarié confirmant la réalité de ce qui se passe à l'écran ? C'est finalement le rapport à la violence et le plaisir du spectateur-voyeur qui est au centre du projet filmique de Henry... En 2013, cette interrogation prête à sourire. Le grand-guignol de C'est Arrivé Près de Chez Vous, l'intelligence de Haneke (Benny's Video, Funny Games) ont mis un terme au débat.

En refusant un polissage de l'histoire, McNaughton s'oppose aux serial killer movies qui fleurissent dans les cinémas. Les sages slashers (Vendredi 13), les orgies gore névrosées (Maniac) ou les incursions géniales dans les cerveaux des tueurs en série (Schizophrenia) adoptent un point de vue assurant un mise à distance efficace. Dans Henry..., la mise en scène est issue du documentaire. L'image granuleuse ne se veut en rien explicative. Plutôt que d'anticiper les meurtres, la caméra s'en fait le témoin clinique, sans complaisance ou sans dégoût. On voit ce qu'ils font. Point. Et quand la caméra du réalisateur arrive trop tard, c'est la vidéo, oeuvre des meurtriers, qui prend le relais.

Il serait pourtant malhonnête et hypocrite de ne pas considérer Henry... comme une vraie oeuvre cinématographique. Voulant s'écarter des canons pompeux des films d'horreur, McNaughton définit une nouvelle grammaire de mise en scène. Les meurtres surgissent par hasard entre les scènes tristes de la vie quotidienne de trois paumés. Quelques magnifiques travellings soulignent la beauté indigne des meurtres. Le découpage est erratique et la caméra portée renvoient aux chefs-d'oeuvre de Alan Clarke (Made in Britain, Elephant). La musique,  de Ken Hale et Steven A. Jones souligne la froideur de l'entreprise, par ses thèmes synthétiques à la mélodie syncopée.

Portrait d'un tueur, Henry... doit beaucoup à la performance de Michael Rooker. Premier film de l'acteur qui expose une trogne impassible, ne laissant rien percevoir de ses pensées intimes, sauf lorsqu'il décrit dans une scène glaçante le meurtre de sa mère. Pour l'entourer, Tracy Arnold (Becky) et Tom Towles (Otis) campent deux paumés qui, chacun à leur manière, trouvent dans Henry un maître à penser, à suivre et à aimer.

En 2013, Henry... garde une puissance remarquable. Et ce n'est pas au scandale faisandé qu'on la doit mais au talent évident d'un jeune metteur en scène qui confirmera dans les années qui suivirent tout le bien qu'on pensa de lui. Le Passeur vous en parle bientôt...

Durée : 01h23

Date de sortie FR : 06-02-1991
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Novembre 2013

AUTEUR
Daniel Rezzo
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