Critique de film
Her

Le deuil de l'Amour est certainement un des renoncements du quotidien les plus inconcevables. Discrets déchirements noyés dans le banal, les ruptures amoureuses peuvent être d'une violence colossale, absorbant toute lumière, asséchant la moindre énergie. Ainsi Theodore (Joaquin Phoenix) a perdu Catherine (Rooney Mara). Celle qu'il pensait être sa compagne pour toujours, celle qui enveloppait chaque instant, mais doucement la magie est retombée, les crises devinrent régulières. Ainsi Catherine a demandé le divorce. Et Theodore de glisser vers une dépression programmée, aussi paumé que l'était Catherine, dont il n'a jamais accepté la fragilité mentale. Seul au milieu d'une société de plus en plus emprunte d'individualisme et d'assistanat, il laisse passer ses journées entre son travail où il excelle mais en pilotage automatique et son temps libre, triste et monotone. Et dans un futur où votre système d'exploitation peut être votre meilleur ami, d'ici à en tomber amoureux il n'y a qu'un pas.

Quête initiatique douce et confortable, Her déboulonne le mythe de l'amour parfait, que l'on s'est construit malgré soi et qui serait source de bonheur sans faille. Jonze est d'ailleurs très clair sur ses intentions à commencer par l'aspect de son film, son futur ressemble au passé. Los Angeles dans 20 ans ressemble donc au Tokyo d'aujourd'hui et ses intérieurs à une sorte de "Cité Radieuse" du Corbusier (datant des années 50) décorée par un designer de 1976. Le ton est donné, tout ne fait que regarder en arrière. Ainsi lové dans un cocon rappelant l'enfance du cinéaste, le personnage sobrement et brillamment joué par Joaquin Phoenix subit sa rupture avec douleur en écrivant pour les autres des lettres d'amour, tel un "nègre" industriel de luxe. Dans le futur, les gens ne s'écrivent plus, ne se disent plus grand-chose mais ont besoin de se sentir vivant, et heureux ceux qui héritent de la plume de Théodore, leur amour en sort sublimé. 

Petit à petit, la vie s'équilibre et devient idéalement virtuelle: l'amour par procuration dans les lettres, les jeux vidéos immersifs, un ordinateur omniprésent et sa meilleure amie comme voisine. Alors il ne manquait plus que l'illusion de celui que l'on voudrait être. Des vêtements chatoyants pour masquer la détresse et une moustache pour cacher le refus de grandir (pas de barbe repoussante si typique des dépressions, cf "I'm still here"). Car Théodore ne souffre pas de la perte de Catherine, il se flagelle d'avoir refuser d'avancer avec elle, de n'avoir su voir qui elle était vraiment. Et le voici qui drape de faux-semblants chacune de ses aspirations, lui qui est terrorisé à l'idée de combattre, lui qui voudrait que tout se passe entre ses deux oreilles comme sorti de ses écouteurs. La seule rencontre du film est d'ailleurs l'illustration parfaite de son schéma mental: poussé par des amis, il accepte de rencontrer une femme qui s'avèrera être sublime et très complice, la soirée est un succès. Surprise! Theodore serait donc un gars sociable et prêt à tourner la page. Seulement avant de se quitter, sa "date" lui pose une question et glisse deux informations dévastatrices à ses yeux: elle voudrait du sérieux, pas comme la plupart des hommes qui la baisent et puis s'en vont. Nous voyons une fille normale, à peine trop honnête, lui voit quelqu'un en demande, qui a connu trop d'hommes, flippante en un mot. Surtout ne pas donner suite.

Vint alors le temps de l'expérience aboutie et comme on achète un nouveau jeu vidéo, on change de système d'exploitation. Ici cela revient à virer sa secrétaire mais sans implication émotionnelle ou financière. Dans le futur de Her, l'OS (operating system) se charge de tout et l'on en devient vite dépendant, alors imaginez que son humanité n'ait rien à envier à la notre et que sa voix soit celle de Scarlett. Samantha fait donc irruption dans la vie névrosée de Theodore et deviendra sa gouvernante, sa mère, sa meilleure amie puis sa maîtresse. Le rêve du petit garçon qui est en nous en somme, un oedipe merveilleux empêchant l'inceste physique et autorisant tous les fantasmes, il suffit de réclamer dans un micro et l'OS saura réagir mieux que vous ne l'imaginiez. Mais personne ne voit rien venir (beaucoup de gens tombent amoureux de leur OS) car la régression est si rassurante qu'il est impossible de revenir à la raison, de toute façon renoncer serait vivre à nouveau seul ou avec un autre être humain, rempli de désirs et de contradictions si complexes. Tout le monde plonge à coeur perdu dans ces histoires inédites sans relever la véritable absurdité de leurs choix (outre celle, évidente, du virtuel, de l'artificiel), une absurdité pourtant limpide et à la vue de tous. Mais ici, l'expérience n'est pas validée si l'on ne va au bout, on ne s'enrichit qu'après avoir réellement perdu ou gagné quelque chose. Impossible de faire demi-tour voyant la souffrance arriver, Her ne compte pas encore le temps de la sagesse.

Il est évident que le cinéma de Jonze et ses tics ne plairont pas à tout le monde, l'univers adulescent très stylisé où trainent encore les fantômes de ses clips et de Charlie Kaufman peuvent enchanter comme vivement rebuter. Les couleurs délavées, la SF rétro, la touche bizarroïde low-fi, tout à l'air d'avoir été vu, emprunté ici et là mais force est de constater que le cocktail fonctionne parfaitement, l'émotion est intelligemment dosée et l'aspect sonore et visuel du film suscite déjà maintes parodies, c'est dire si la Spike Galaxy est identifiable. Et puis il y a ce taré de Joaquin, acteur génial et insupportable à la fois, cabotin et sobre, inspiré et contrit par ses propres gimmicks. Il porte le film, lui donne une âme, son interprétation de Theodore est fascinante à voir évoluer, loin des clichés du genre, la direction d'acteurs de Jonze le fait incarner chaque émotion de manière subtile, aussi ciselée que la composition de ses plans, simple et ultra-précise. La tendre musique qu'ils mettent au point tous les deux est irréprochable d'un point de vue formel, indiscutable quant à son honnêteté. Ensuite il appartient à chacun de se laisser charmer, d'accepter de calquer son propre vécu sur celui de Theo et de voyager deux heures durant au son de la voix de Scarlett et son timbre chaud et enveloppant. Elle est la touche qui rend le film vraiment irrésistible, sans son extraordinaire capacité à vagabonder d'une femme à l'autre, le principe aurait perdu toute crédibilité ou aurait été simplement ridicule. Ici, sa version dématérialisée et adulte de Charlotte de Lost in translation (virginale et mature à la fois), est à ce point maîtrisée et juste qu'il vous sera difficile de ne pas être emporté par le charisme de ce programme informatique. 

Jonze, affranchi de ses mentors, réussit le film somme parfait, riche et simple, sorti de l'enfance des Maximonstres, plus si près des délires méta-créato-conceptuels auto-centrés de ses deux premiers longs, Her est une oeuvre qui se recentre sur le fardeau de la solitude et la difficulté d'accepter nos émotions. Deux heures pour devenir enfin adulte, deux personnages qui sont là pour un moment. 

Durée : 2H00

Date de sortie FR : 19-03-2014
Date de sortie BE : 19-03-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 02 Février 2014

AUTEUR
Jérôme Sivien
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