Critique de film
Héritages

Le cinéma libanais actuel (du moins celui qui nous arrive en France) est traversé par les questions de mémoire et de transmission. L’Insulte (Ziad Doueiri, 2018) met en scène cette problématique à travers un procès entre un chrétien libanais et un réfugié palestinien qui ravive les blessures de la guerre du Liban. L’an dernier, Tombé du Ciel (Wissam Charaf) évoquait aussi sur un mode plus absurde (plaisant mais peu lisible) les fantômes du passé avec le retour d’un ancien milicien disparu pendant la guerre. Avec Héritages (sorti en France en 2015), Philippe Aractingi emprunte une autre voie, celle du documentaire, pour explorer lui aussi sa mémoire, celle de sa famille, celle de son pays. Ce faisant, le réalisateur nous fait éprouver de manière ludique et légère l’expérience sensible de la guerre et de l’exil. Une forme de thérapie familiale, à la fois intime et universelle, par le biais du cinéma.

2006 : comme une fatalité (après 15 ans de guerre civile [1975-1990]), la guerre est de retour au Liban (vaste offensive israélienne contre le Hezbollah), causant de nombreuses victimes et détruisant beaucoup d’infrastructures. Après un premier exil vers la France en 1989, Philippe Aractingi embarque à bord d’un bateau militaire français et quitte à nouveau son pays, le Liban. Pour lui, c’est un arrachement. D’autant que cette fois, il n’est pas seul. Il emmène avec lui sa femme (franco-libanaise, rencontrée lors de son premier séjour en France) et ses trois enfants (nés eux aussi en France). Une obsession l’assaille alors : celle de témoigner de ces mouvements d’exil qui parcourent l’histoire de sa famille de génération en génération, de sa grand-mère qui avait fui la Turquie en 1913 jusqu’à ses propres enfants aujourd’hui. Transmettre « pour que l’Histoire ne se répète plus ».

Transmettre par le jeu

La grande réussite d’Héritages est de ne jamais être plombé par la lourdeur de son sujet. Au cœur du film, la transmission. Dans un pays où l’Histoire officielle enseignée à l’école s’arrête en 1943 (indépendance du Liban), cela fait sens. Au fil des sept chapitres qui constituent son « roman autobiographique en images », Philippe Aractingi fait exploser les codes du documentaire classique en impliquant directement ses propres enfants dans le film en train de s’écrire. Pénétrer au sens propre l’histoire de ses origines pour mieux l’appréhender, mieux la comprendre, lutter contre l’oubli. Car cet héritage, ils le portent en eux, mieux vaut donc en être conscient. Le film est en cela assez proche de Carré 35 (Éric Caravaca), sorti récemment, mais contrairement à ce dernier, ne tombe jamais dans l’écueil de l’impudeur et du pathos. C’est donc de manière ludique, par le jeu, que le réalisateur retrace 100 ans de migrations : Turquie, Syrie, Liban, France… Philippe Aractingi et sa famille revisitent une mémoire familiale à travers les grands événements de l’Histoire. Héritages est un kaléidoscope d’émotions, un assortiment d’« images-mezzés » généreuses et saisissantes. Il y a une forme de vertige dans le fait de voir ces enfants réinvestir l’histoire de leurs ancêtres en rejouant des bribes de leur vie. Le film entremêle photos et films de famille, images d’archives historiques, saynètes reconstituées. Très inventif, il a également recours aux marionnettes dans une séquence où Ève (la fille) « revit » l’arrivée de sa mère (Diane) à Paris. Cette expérience de l’exil, qu’ils vivent par procuration, nous la ressentons nous aussi de la même manière et c’est fort juste et émouvant. Ce « jeu », ce miroir dans lequel leur père les invite à regarder leur histoire, facilite l’identification du spectateur. En intriquant ainsi documentaire et fiction, archives et reconstitution (parfois à l’intérieur même des archives), Philippe Aractingi fait ressurgir une mémoire enfouie.

Réinvestir un cadre spatio-temporel

Cette mémoire, c’est aussi bien sûr celle de la guerre du Liban. Une guerre qui, entre 1975 et 1990, a fait entre 150 000 et 200 000 victimes. Une guerre absurde en grande partie causée par un contexte régional (conflit israélo-palestinien, Syrie, etc.) troublé. Ce qui est émouvant dans le projet de Philippe Aractingi, c’est la délicatesse du lien qu’il tisse entre passé et présent, sa proposition d’un voyage à travers le temps. Une scène symbolise parfaitement cette ambition : Philippe et ses enfants traversent un quartier de Beyrouth aujourd’hui. Il leur explique qu’ici se situait la ligne de séparation entre l’Est et l’Ouest à l’époque de la guerre, entre les deux camps opposés. Une ligne que chacun se gardait bien de franchir, à portée de mire des francs-tireurs. Apparaît tout à coup à l’image ce mur de séparation, photo noir et blanc incrustée et faisant disparaître le paysage. En un instant, nous sommes propulsés à l’intérieur du cadre de l’époque. Le réalisateur peut alors évoquer et nous faire sentir ce mélange de peur, de fascination et d’adrénaline qui faisait le quotidien de la guerre. D’autres objets, comme les douilles que le jeune Philippe ramassait (entre effroi et fascination), sont autant de moyens de réminiscence.

Comprendre pour se libérer

Philippe Aractingi aborde toutes les facettes de l’exil, du déracinement du pays d’origine à l’adaptation dans le pays d’adoption. Il n’hésite pas à opposer à son propre point de vue ceux de sa femme et même de sa mère (Andrée) pour qui il n’y a pas d’avenir au Liban. Pour Diane, « le Liban est un pays que l’on quitte, pas un pays où l’on construit sa vie ». La conversation avec Andrée, qui fait le lien entre les exils de son mari et de son fils, est d’ailleurs l’une des plus belles du film, la plus touchante car la plus sincère. Alors que l’on pourrait reprocher aux séquences avec les enfants de donner l’impression d’être trop écrites (ou parfois trop naïves), ici il n’y a plus de filtre.

Représenter le traumatisme pour mieux s’en libérer. Au terme du voyage, la belle séquence finale au cœur des montagnes du Liban voit symboliquement chacun se délester de ses bagages encombrants. Faire face à son passé pour l’accepter. Pour ne pas répéter ses erreurs. Philippe Aractingi et sa famille ont « recréé » leur histoire pour mieux la comprendre et pouvoir la mettre à distance. On pouvait craindre une trop grande impudeur, un album de famille trop personnel, ils ont réussi à rendre ce portrait universel, compréhensible par tous et utile pour ouvrir la parole de ceux qui n’ont pas les moyens artistiques de sublimer leur Histoire. Comme un clin d’œil et un passage de relais, c’est le fils aîné de Philippe Aractingi, Luc, désormais étudiant en Écosse, qui était venu présenter ce film infiniment attachant aux spectateurs de l’Institut de l’Image à Aix-en-Provence1.

1. Dans le cadre de la 4e édition de la manifestation « Pont de Culture Aix-Baalbeck » (9 et 10 mars 2018).

 

Durée : 01h36

Date de sortie FR : 28-10-2015
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 13 Mars 2018

AUTEUR
Guillaume Saki
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