Critique de film
Historia del Miedo

Historia del miedo porte un titre qui en dit long sur le programme du film. Histoire de la peur donc, ou comment raconter la peur dans un petit film ramassé d'1h20. On se souvient que David Cronenberg avait eu la même audace en faisant une Histoire de la Violence et le résultat n'est pas loin d'être un chef-d’œuvre. Il y a une certaine prétention à vouloir embrasser et raconter un sentiment humain aussi complexe et ancestrale que la peur, d'en faire son Histoire. Le film de Benjamin Naishtat nous raconte de manière très évanescente une lutte sociale où la classe moyenne supérieure argentine vivant dans un lotissement protégé, surveillé, gardé, encerclé de grillage subit les assauts d'une minorité invisible qui s'amuse à déverser des détritus aux abords des grilles.

Terreur sociale

Historia del miedo est un film constitué de scènes n'ayant pas nécessairement de lien entre elles. Chacune d'entre elles représente une peur. La peur est la clé du film comme son titre nous l'indique en guise d'énoncé. Mais attention on n'est pas à Hollywood, ici on n'a pas peur d'une poupée maléfique ou d'un clown farceur. La peur chez Naishtat est insidieuse, étrange, inexplicable. Une scène nous montre un agent de sécurité faire sa tournée dans un lotissement bourgeois protégé. L'alarme d'une maison retentit. Il prend son arme et va voir à l'intérieur. Il inspecte toutes les pièces et finit par simplement éteindre l'alarme. Il n'y avait aucun danger, aucun intrus. La peur qui est ici illustrée est une peur sociale, une peur de classe même pourrait-on dire. Si moi, dans ma demeure sécurisée j'entends une alarme c'est forcément que quelqu'un essaie de porter atteinte à mes biens. Voilà en une scène résumé le projet du cinéaste qui ne fera finalement que reproduire cette mécanique dans quasiment chacune des scènes du film déplaçant le curseur sur l'objet de la peur, sur la classe en observation (les classes populaires ne sont pas en reste) et sur l'expression de cette peur (violence, apathie, lâcheté).

Froid comme un concept

Le problème c'est que cette approche conceptuelle finit par se languir de sa propre inanité à produire de la fiction. Car tout le film joue sur l'idée d'un anti-climax. Les personnages ont peur non car ils sont en danger, mais simplement parce qu'ils sont conditionnés pour avoir peur, que cette peur est même un des fondements de la société moderne en ce qu'elle construit des barrières entre individus (ici des grillages littéralement). Comme on vérifie que son portefeuille est toujours dans sa poche après avoir été bousculé par une groupe de roms. L'idée est très bonne, la mise en scène toute en plan fixe très sud-américaine fascinante (la violence sourde du film évoque entre autres les mexicains Franco ou Reygadas) mais cette accumulation de scènes un peu aléatoires ne parvient pas à éviter l'ennui, à générer autre chose qu'une vague admiration pour le projet ou même l'idée du projet. C'est dommage car la dernière partie où la menace se fait soudain (presque) plus concrète cristallise ce que le film a de plus réussi. Les personnages bien sagement en train de dîner en terrasse dans leur lotissement protégé se retrouvent dans le noir suite à une coupure d’électricité alors que des sons pétaradants, dont on ne sait s'ils proviennent de feux d'artifice ou d'armes à feu, résonnent alentour. Un danger invisible donc, qui semble se refermer sur les personnages pourtant bien installés dans leur confort de classe, dans leur certitude de vivre dans un état protégé. Un danger sans visage, sans conséquence pour les personnages mais qui les terrorise au plus profond d'eux-mêmes. La mise en scène très froide, toujours à distance, assez belle parfois dans sa raideur inflexible (cette scène finale dans le noir est superbement éclairée) semble être la vue d'un microscope sociologique.

Quelque chose de très fort serpente sous la surface d'Historia del Miedo, toutefois c'est trop profondément enfoui pour véritablement nous harponner. L'approche conceptuelle a semble-t-il primée sur les affects, sur les personnages et même sur le discours. On reste avec le sentiment d'un objet abouti, à la rotondité parfaite mais qui ne cesse de nous glisser entre les mains.

Durée : 1h20

Date de sortie FR : 05-11-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 06 Novembre 2014

AUTEUR
Grégory Audermatte
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