Critique de film
Hitchcock

Dans la série biopics-en-folies, cette semaine, Alfred Hitchcock.

Et il y a de quoi faire. Mondialement célèbre, l’indémodable maître du suspense propose un bel étalage de traumas: le voyeurisme, la manipulation de son image, l’obsession de la persécution, les rapports aux beautés froides et blondes ou encore la relation avec sa femme Alma, assistante de toujours. Du pain béni pour un scénariste en panne d’inspiration. Bon point, le parti-pris d’Hitchcock-le film est tout à fait excitant: se concentrer sur la période où le réalisateur s’attaque à l’une des pièces maîtresses de sa filmographie, le génial Psychose. Enfin le casting achève de transformer Hitchcock en mini-évènement. Plutôt tentant de voir Scarlett Johansson rejouer la scène de la douche martyrisée par Anthony Hopkins (qui peut-être se foulera un peu entre deux navets tournés en pilotage automatique).

Hollywood, 1959. La Mort aux trousses sort sur les écrans, Alfred Hitchcock (Anthony Hopkins) est à l’apogée de sa carrière. Il est aussi un personnage public et apparait régulièrement à la télévision dans sa série Alfred Hitchcock présente… . En quête d’un nouveau projet, le réalisateur cherche à renouer avec l’excitation de ses premiers films à petits budgets. Il tombe sur le roman Psycho, inspiré par Ed Gein, tueur en série américain, et souhaite l’adapter. Les proches collaborateurs d’« Hitch » s’y opposent : la matière est grossière, proche d’un film d’horreur. Mais justement, et si quelqu’un de très doué faisait un film d’horreur ? Alfred rallie à sa cause sa femme Alma (Helen Mirren), puis décide de produire Psychose avec ses propres deniers. Finalement, il convainc la Paramount de distribuer le film. Le réalisateur commence son casting, tandis que pour la première fois, Alma se met à travailler sur un autre scénario loin de l’influence directe de son mari.

Qui trop embrasse, mal étreint. Il y a trop de pistes dans Hitchcock pour qu’une seule soit exploitée de manière satisfaisante. Comme si le réalisateur Sacha Gervasi (auteur de l’excellent documentaire Anvil !), trop respectueux de son obèse et gloutonne matière, avait évité de se demander : mais qu’est-ce que je veux raconter au juste ?

Première piste majeure, Hitchcock voudrait traiter des coulisses de Psychose. Malheureusement, le film de Gervasi passe complètement à côté de ce sujet. Les aléas de production sont réduits à des broutilles vite réglées et les rapports avec l’équipe sont expédiés. Le pauvre James D’Arcy brille en Anthony Perkins, mais n’a qu’une seule séquence pour le montrer. Les scènes de plateau sont rares, courtes et par-dessus tout avares. On aurait aimé voir de vraies scènes de conflits entre réalisateur, acteurs et techniciens, mises en abyme avec les moments clés du film fétiche. Gervasi nous en donne un avant-goût (Hitch qui espionne ses actrices à travers un trou dans le mur, renvoyant à une scène similaire de Psychose), mais le réalisateur se borne à quelques allusions sans conséquences. Un problème majeur d’Hitchcock est de donner le sentiment que le héros passe plus de temps à se goinfrer et à se morfondre sur ses rapports aux femmes qu’à travailler sur son œuvre.

Hitchcock effleure bien d’autres aspects de la vie du maître, finalement tous réduits à la caricature. Ici, l’obsession pour les actrices blondes relève de la psychologie de comptoir. Hitch y est dépeint comme un manipulateur qui met ses actrices en cage pour mieux les contrôler. Cela aurait pu être intéressant, ce n’est hélas que grossier et surtout trop peu exploité. Pas subtil pour un sou, Sacha Gervasi met en scène Hitch qui admire en cachette les photos de ses actrices emblématiques, puis qui blâme Grace Kelly de l’avoir trahi en passant d’actrice à princesse. Le ridicule culmine dans une scène où Hitch demande à Vera Miles (Jessica Biel, qui tire le meilleur d’un rôle ingrat) pourquoi elle l’a abandonné quand elle devait tenir un rôle dans Sueurs Froides, alors qu’elle a juste préféré devenir maman. Notre Alfred souffrirait-il d’un délire de persécution ?

Le pauvre Hitchcock, pas aidé pour réaliser son film, se sent trahi aussi par son épouse. Et certes, pour une fois sa collaboratrice de toujours travaille sur autre chose que les projets de son gamin-pourri-gâté de mari. Contrairement au tournage de Psychose et à l’obsession pour les actrices blondes, Hitchcock se penche longuement sur la relation Alfred/Alma. Mais cette troisième piste se perd dans une sous-intrigue de soap-opera et l’exploitation psychologique des rapports de couple reste en surface. Le spectateur se désintéresse peu à peu de cette relation essentielle au récit et un ennui poli s’installe. On passe rapidement sur l’utilisation totalement injustifiée du fantôme du tueur en série Ed Gein, qui apparaît à Sir Alfred tel son Jiminy Cricket. Preuve accablante que le film de Sacha Gervasi se perd dans ses multiples directions.

Si Hitchcock est raté, il n’est pas détestable. Le film ne fait pas de vagues et ressemble à un téléfilm de luxe qui fait le bonheur des programmes du dimanche après-midi. L’ambiance est à la légèreté, et quelques gags parviennent à nous faire sourire. Le look du film a cette patine propre et appliquée des reconstitutions trop soignées, façon petit-musée du Hollywood des fifties. Le découpage illustre agréablement le mauvais scénario tout en se gardant bien d’être inventif.  Le casting est plutôt inspiré : Jessica Biel, James D’Arcy et Helen Mirren sont impeccables. Comme souvent, Scarlett Johansson est glamour mais un peu insipide. De son côté, Anthony Hopkins livre une prestation assez inédite: sous un encombrant maquillage raté, il donne l’étrange sensation de ne pas jouer au travers de son maquillage, mais avec son maquillage. Comme s’il était un marionnettiste aux commandes de ses prothèses. L’effet n’est pas très convaincant.

Hitchcock s’ouvre et se ferme comme le faisait la série télévisée Alfred Hitchcock présente… : soit sur Sir Alfred face caméra qui s’adresse au spectateur. Bien qu’inoffensives, ces séquences sont assez drôles et réussies. Et tout ce qu’il y a de plus savoureux dans Hitchcock, sont les clins d’œil cinéphiliques, dont se délectent les fans du maître du suspense. Vers la fin de son film, Gervasi filme les premiers spectateurs de Psychose dans une salle de cinéma. Depuis nos fauteuils bien réels, on aimerait profiter nous aussi du contrechamp. Voilà le plus grand mérite d’Hitchcock : en sortant de la salle, on a envie de revoir Psychose.

Durée : 1h38

Date de sortie FR : 06-02-2013
Date de sortie BE : 06-02-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 10 Février 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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