Critique de film
Holy Motors

Un homme (Leos Carax lui-même) se réveille prisonnier d'une pièce sans issue. Il frôle les murs et avec son index qui se prolonge par une sorte de pipeau métallique, il parvient à ouvrir une porte dans le mur. Il débouche sur le balcon d'une salle de cinéma. Les spectateurs semblent endormis ou morts, un enfant traverse l'allée centrale bientôt suivi d'un énorme chien noir qui ressemble et se déplace comme un puma. Pour Leos Carax, le cinéma est mort et ses spectateurs sont amorphes, lénifiés par un art qui ne cesse de se répéter et qui ne lui sert plus que des produits anesthésiants.

La séquence suivante nous plonge au coeur de cette histoire hallucinante. De mémoire et il ne faut pas se la creuser trop pour s'en rendre compte, je n'ai jamais vu un tel film. Leos Carax livre une oeuvre intemporelle, novatrice, qui dialogue sur le cinéma et parle du monde, qui est formellement prodigieuse, plante son intrigue dans  des décors somptueux, dans un Paris revisité et parvient constamment à nous faire rire, à nous surprendre et à nous émouvoir par la puissance de sa narration. C'est sans conteste le film de l'année. Un chef d'oeuvre peut-être, le temps le dira sans doute mais c'est ce que j'ai envie de penser. Enfin un film qui transgresse tous les codes, une pièce indéfinissable, sans contours distincts. Parler d'Holy Motors est aussi périlleux qu'en comprendre le sens.

Holy Motors est né de l'incapacité du réalisateur français de mener à terme différents projets sur lesquels il travaillait. L'histoire raconte la journée d'un homme, Monsieur Oscar (Denis Lavant) qui va successivement rentrer dans la peau de plusieurs personnages et accomplir une série de missions motivé par la simple beauté du geste. Il se déplace dans une limousine, est conduit par Céline (Edith Scob) et rencontre sur sa route des personnes qu'il aime, tue, abandonne et arrache à une vie figée. On voyage surtout dans l'histoire du cinéma, en réexplorant à chaque mission de Monsieur Oscar un genre particulier : le film de tueur, le film social, le drame familial à la Bergman mais on explore aussi la modernité du cinéma et son sens à travers l'exemple de la motion capture. Carax se moque gentiment d'elle. Son regard sera toujours caustique. A chaque segment, une petite punition est infligée au monde du cinéma, producteurs, réalisateurs et spectateurs.

Avant chaque mission, Monsieur Oscar se change dans la voiture, se grime le visage, appose des perruques et des faux-nez, se transforme. Carax propose sa vision des acteurs en nous offrant cette déclinaison ahurissante menée tambour battant par Denis Lavant, acteur orchestre. Impossible de résumer ces segments ou même de vous les définir, on a l'impression tantôt d'être dans un film de science-fiction tantôt dans un rêve éveillé. La critique du cinéma est acide, percutante. En quelques images, il nous plie en quatre, voyez les inscriptions sur les tombes notamment, du pur délire. Il inverse les codes, séduit sans arrêt, pas un seul temps mort. C'est difficile à suivre, âpre certes mais tellement novateur, tellement courageux. Qui a osé produire ce film ? Didier Abot. Le cinéma le remercie. Il est temps que les producteurs prennent exemple sur lui et aient le courage de ne pas toujours refaire le même film.

On rencontre sur sa route des icônes glamour telle Eva Mendes dans les catacombes du Père Lachaise, la chanteuse Kylie Minogue qui livre une prestation hallucinante dans l'ancien grand magasin La Samaritaine, Elise Lhomeau qui l'accompagne sur son lit de mort, Jeanne Disson (Tomboy) qui joue sa fille ou encore Michel Piccoli. Tous les autres personnages sont les doubles, les répliques de Lavant qui à chaque interprétation tue en quelque sorte celui qu'il a été avant, se défait de ce qu'il connait. Parce qu'Holy Motors avance avec l'énergie de la découverte, il lui faut faire peau neuve.

J'aimerais également vous parler de l'entracte qui est d'une beauté indécente, de la chanson magnfique de Kylie Minogue, des surprises constantes, de ce rapport sexuel en latex, de Monsieur Merde, de l'homme mourant, de la victime, du banquier et de la mendiante. J'aimerais mais je ne veux pas vous spoiler (terme que j'ai fini par assimilier) la surprise et vous gâcher l'expérience, parce que c'en est une !

Réflexion sur le cinéma, sur le monde, sur le métier d'acteur, Holy Motors met une gifle à l'industrie du cinéma où ne finissent plus par dialoguer que des machines et où l'homme n'est plus qu'un pion interchangeable, se transformant à l'infini pour ne pas mourir, ne pas décevoir, pour ne pas être oublié. La dernière scène est à l'image du film, éblouissante d'inventivité et d'humour. Pour peu que l'on se laisse aller dans son univers non balisé, Holy Motors vous éblouit du début à la fin. C'est le film qu'on voulait voir, celui pour lequel on rentre dans chaque salle de cinéma.

Durée : 1h50

Date de sortie FR : 04-07-2012
Date de sortie BE : 11-07-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Aude
01 Mars 2013 à 23h23

Le cinéma est mort quand Holy Motors est né. Je peux comprendre que vous ayez été séduit par l'originalité du film, mais de là à le classer comme chef-d??uvre... Aouch.

Je viens de découvrir le site et suis plongée dans la lecture de critiques et classements depuis bientôt deux heures. L'ensemble est très pertinent et, malgré quelques désaccords à propos de certains titres, je ne pensais pas laisser de trace écrite par ici. Mais à la découverte de cet avis-ci, je n'ai pas pu m'en empêcher.

« C'est le film qu'on voulait voir, celui pour lequel on rentre dans chaque salle de cinéma. » C'est certainement la phrase qui m'a fait grogner le plus (oui, je grogne). Comment peut-on décemment inviter le public à visionner Holy Motors ?

Le film ? mais est-ce vraiment un film cette succession de « sketches » ? ? est d'une prétention sans borne, qui appelle à être aimé de ces « esprits » pompeux et inatteignables, et seulement d'eux. Eux qui englobent la presse orgueilleuse et les cinéphiles pingres. Voilà le seul et unique groupe de personnes visé.

Pour faire court, c'est globalement laid et absolument pas divertissant. Le film est sabré par une musique (ou absence de musique) ignoble ; il ne transcende rien du tout ; les voitures parlent mieux que les hommes et les singes nous saluent. La meilleure scène : l'entracte.

Pour que le film ait été aussi acclamé, il doit bien receler quelque part un message, un sens profond ; mais moi, pauvre étudiante peu nourrie par les références et toujours néophyte, je le cherche encore. Il en va de même avec la foultitude de jeunes gens embarqués malgré eux dans une séance cinéma tardive et non alcoolisée (le problème était peut-être là) : nous ne comprenons pas.

Ressort de tout ceci l'impression que le monde a été berné par le film, son réalisateur, son univers. C'est comme si la presse et les spectateurs étaient incapables de dire « non » à Holy Motors, de peur de passer pour des gens ridicules aux goûts navrants... Un peu de courage, allons ! C'est le film qui est grotesque dans l'histoire.

Alors, même si j'ai perçu quelques points passablement positifs dans votre critique, me reste deux questions : « pourquoi avez-vous réellement apprécié Holy Motors (en oubliant momentanément les mots 'novateur' et 'courageux' qui n'apportent véritablement aucun jugement positif mais simplement une description (Avatar était novateur et courageux et pourtant...)) ; et « pourquoi bon Dieu a-t-on laissé Leos Carax faire ce fiiiilm ?! ».

Ne vous méprenez pas, je suis rarement aussi fielleuse dans mes propos mais Holy Motors me dégoûte sincèrement. Vous écrivez bien sinon, merci (pirouette de rattrapage !).
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Critique mise en ligne le 09 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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