Critique de film
Hungry Hearts

Leurs deux corps s’opposent tout de suite. C’est une évidence qui saute aux yeux. Lui, c’est un géant d’un mètre quatre vingt dix, tout en épaules et en masse de cheveux fous. Elle, petite et frêle, toute blonde, possède un regard qui semble constamment interroger ou supplier. C’est sûr, l’un va avaler l’autre, se dit-on inconsciemment. A priori on croirait connaître l’issue d’un hypothétique rapport de force. A priori on aurait tout faux.

Hungry Hearts s’ouvre sur une scénette de quelques minutes, filmée en un plan unique et fixe, qui met en scène la rencontre du couple. Jude (Adam Driver) et Mina (Alba Rohrwacher) se retrouvent enfermés ensemble dans les toilettes d’un restaurant chinois. Cette rencontre très drôle, qui pourrait constituer en elle-même un petit court-métrage, met en avant le charme des deux acteurs du film et crée des anticipations presqu’aussitôt désamorcées. On rit énormément pendant ces premières minutes, immédiatement conquis par ces deux individus aussi différents que complémentaires. Il se tient debout devant elle, ne sachant plus où se mettre, où s’appuyer, tout en grands membres dégingandés, déjà confiné à un espace trop petit pour lui, tandis qu’elle le regarde de son œil bleu acier, attendrie mais déjà presque inquisitrice. Leurs sourires se disent des choses dont on attend la confirmation à venir : les prémices d’une romance attachante. Le début du film n’est cependant qu’illusion : Hungry Hearts n’est ni un film comique, ni une comédie romantique. Mina et Jude se retrouveront enfermés dans leur relation comme ils l’ont été dans cette pièce minuscule, mais au lieu de se rapprocher, ils se désintègreront lentement. Dans le film de Saverio Constanzo, un géant d’un mètre quatre vingt dix ne remporte aucune bataille contre la femme fragile qui lui fait face.

Hungry Hearts pose bien sûr la question du couple, au centre duquel il met la confiance. Deux individus vivent ensemble mais font l’expérience d’une défiance grandissante l’un envers l’autre. Saverio Constanzo avait dirigé Alba Rohrwacher en 2010 dans La Solitude des nombres premiers, film qui s’attardait déjà sur les difficultés de deux adolescents à s’intégrer à leur entourage. Hungry Hearts, de façon quelque peu similaire, place ses personnages dans une bulle à l’intérieur de la ville hyperactive qu’est New York. Le couple crée le vide autour de lui mais se vide de l’intérieur également. Entre fragilité, méfiance et désespoir, les performances d’Alba Rohrwacher et d’Adam Driver, primées au festival de Venise l’année dernière, sont sans conteste le point fort de Hungry Hearts.

Le début du film, qui annonce la formation puis amorce la décomposition du couple (thème rabâché en littérature et au cinéma), fait craindre un ersatz du magnifique film de Derek Cianfrance, Blue Valentine : caméra portée, contre-jours, plans d’une ville ensommeillée en hiver... Les scènes s’enchaînent : la rencontre, la grossesse, le mariage précipité. De loin, c’est donc un petit drame comme on en connaît tant.

De près, pourtant, c’est un film d’horreur. Mina tombe enceinte et commence à changer (on pense inévitablement à Rosemary’s Baby). Elle se replie sur elle-même et sur son enfant, ne le laissant pas sortir et l’emportant dans un délire de purification du corps. L’enfant souffre alors de malnutrition et cesse de grandir. Voyant sa femme tomber dans une paranoïa digne de Clémentine, la mère oppressante des triplés dans L’Arrache-cœur, Jude tente de réagir. C’est là que Hungry Hearts se démarque véritablement, et trouve sa force après la première demi-heure. Le film traite cette désunion du couple et cette méfiance qui s’installe entre les deux protagonistes au sujet de leur enfant comme un thriller, à la frontière du film d’horreur. Le réalisateur joue constamment sur ces codes. Mina laisse son mari Jude à l’extérieur du cercle ténu qu’elle forme avec ce petit enfant qui ne grandit plus, et qu’elle ne quitte quasiment jamais. Lorsque Jude rentre chez lui, il se heurte à une barrière (aussi réelle que symbolique) à l’entrée des escaliers, qu’il est toujours obligé d’enjamber ou d’ouvrir. Après la naissance du bébé, le premier plan dans l’appartement met en scène Mina couchée sur le dos, son enfant dans les bras. On ne voit pas son visage. La folie l’a envahie, elle n’est plus qu’une maternité effrayante et malsaine. Son premier geste est de rejeter son époux lorsqu’il s’approche de leur enfant, lui ordonnant d’aller se laver les mains avant de toucher à leur fils. La bonne idée de Hungry Hearts est donc de filmer cette maternité mal vécue à la manière d’un film à suspens.

Comment arracher un enfant à sa mère ? Constanzo s’empare plutôt bien du genre lorsque Jude cherche désespérément des occasions de subtiliser le bébé afin de le nourrir correctement. Pendant un temps, le film marche sur un fil, entre affection et défiance face à cette femme qui a perdu la tête et qui se retranche derrière sa légitimité maternelle. On sent que le cinéaste voudrait laisser à Mina le bénéfice du doute. Après un certain temps, Hungry Hearts s’égare cependant trop souvent : oscillant entre drame et thriller, le film souffre de nombreux effets répétitifs assez agaçants : grands angles dans l’appartement, plans en très forte plongée, musique pompeuse… La surenchère formelle est d’autant plus malvenue que ces effets semblent arriver dans une scène pour être aussitôt oubliés dans la suivante, lorsque le film retrouve le ton d’un « simple » drame. La répétition des mêmes enjeux finit par lasser, et, malgré les efforts du réalisateur, il est impossible de « sauver » le personnage de Mina, totalement hallucinée et perdue. On souhaiterait presque que Constanzo ait fait davantage confiance à son scénario, dont l’idée de base était suffisamment forte pour créer ce climat de tension et de suspens. La dernière partie du film ainsi que son dénouement tombent dans les classiques du genre : Mina vient menacer sa propre famille jusque chez la mère de Jude, chez qui ils se sont réfugiés.

De ce film on retiendra cependant Adam Driver, ce grand géant perdu se heurtant constamment à des espaces trop petits pour lui, lorsqu’il ne marche pas dans New York en portant un minuscule bébé sur son ventre. Sa présence animale va même jusqu’à évoquer celle d’un jeune Brando. De ce corps si imposant il fait un réceptacle à la souffrance, à l’émotion, sans pourtant jamais céder à la facilité de la gaucherie, attitude que peuvent parfois adopter certains acteurs de grande taille pour traduire la vulnérabilité. Grâce à lui, le film de Constanzo se tourne enfin vers une belle promesse - la seule issue possible de son film : la paternité.

Une critique de Garance Meillon

Durée : 01h49

Date de sortie FR : 25-02-2015
Date de sortie BE : 15-04-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 20 Janvier 2015

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