Critique de film
I used to be darker

Matt Porterfield s’est fait un nom dans le paysage du cinéma indépendant américain. Distribué par l’excellente société ED Distribution (à qui l’on doit les sorties dans nos salles des films de Guy Maddin et Bill Plympton), son nouveau long métrage, I Used to be Darker, est une belle évolution de ce que l’on avait déjà pu découvrir avec Putty Hill il y a deux ans. Putty Hill suivait une poignée d’adolescents paumés dans les rues désertes et abandonnées de Baltimore. Des scènes de la vie quotidienne greffées autour d’un drame (la mort d’un ami proche), dans un style répondant aussi bien du radicalisme indépendant digne de Larry Clark ou Harmony Korine, que de l’auto-fiction matinée de documentaire où le cinéaste interpellait, derrière sa caméra, les protagonistes en leur posant des questions.

Ainsi l’œuvre à peine naissante de Porterfield ne répond à aucun code du cinéma indépendant américain en même temps qu’il se fait échappatoire aux passages obligés des métrages estampillés Sundance. D’où la place à part qu’il tient dans cet univers qu’il tend à dépoussiérer. Dans I Used to be Darker comme dans Putty Hill, Porterfield développe une esthétique de la situation en partant d’une intrigue qui refuse constamment d’en être une au sens convenu du terme. Le cinéaste fait film de choses simples, de ces moments tragiques de la vie qui suffisent à faire naître un récit. Dans ce film, Taryn fuit son Irlande natale pour retrouver à Baltimore son oncle et sa tante, en pleine séparation. La jeune fille se retrouve seule dans un environnement qu’elle ne maîtrise pas, même si elle se sent aimée et encouragée par cette famille retrouvée.

I Used to be Darker raconte donc quelques jours de la vie d’une anti-héroïne dont l’existence n’a rien de plus (ni de moins) exceptionnel que celle de ses contemporains. Dans son précédent film, Porterfield témoignait déjà d’une écoute attentionnée envers les adolescents tourmentés qu’il filmait comme pour cartographier un mal-être générationnel. Ici, en recentrant son récit sur peu de personnages (en gros, Taryn et son oncle), il tente à faire de l’intime une sorte de norme universelle où les sentiments exprimés seraient ceux de l’Homme avec un grand « H ». Rares sont les occasions au cinéma de contempler la vie à l’œuvre, et rien que la vie, dégagée des artifices cinématographiques. La mise en scène, délicate, laisse respirer les personnages en même temps qu’elle se fait oublier, dans le but, encore une fois, de ne mettre en avant que l’évolution des situations filmées, avec une justesse folle.

Le cinéma de Porterfield pourra déconcerter par sa sécheresse et son refus, comme dit plus haut, de jouer avec les codes narratifs du cinéma mainstream, ou indépendant à la mode. Ici et là, le cinéaste disperse dans son montage des plages contemplatives et musicales bienvenues, et qui ancrent un peu plus la fiction dans un environnement réaliste (l’oncle et la tante de Taryn sont musiciens). Il y a dans I Used to be Darker un rapport au quotidien universel des personnages et des spectateurs qui les observent, un lien fort à l’opposé d’un voyeurisme primaire. Soyez donc curieux et ne manquez pas ce film révélateur d’une autre voie possible pour le cinéma américain. Et, en bonus, vous assisterez à une apparition d’Adèle Excharchopoulos dans la toute première scène, du temps où elle cachetonnait avant de tourner le rôle de sa vie.

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 25-12-2013
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 04 Novembre 2013

AUTEUR
Jérémy Martin
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