Critique de film
Impitoyable

Trier les porcs. Les rentrer, les sortir, les nourrir puis séparer les fiévreux des autres. C’est la nouvelle tâche de William Munny, ex-bandit craint à travers l’Ouest américain, rangé des diligences par sa chère et tendre désormais disparue. Il vit avec ses deux enfants éloigné du monde et de son passé. Auprès de l’arbre sous lequel est enterrée sa femme, il vieillit. C’est ainsi qu’est désigné le personnage en début de film. Il est montré vieillissant, malade, battu, incapable de monter son cheval. La vie semble avoir glissé sur lui sans rien laisser d’autres que les stigmates de l’horreur, plus aucun sentiment ne l’habite sinon le devoir de ne pas trop oublier le jeune âge de ses enfants qu’il éduque à la débrouille. Clint n’est plus, ou plus tel qu’il était. Mais rapidement, un dernier contrat lui est proposé, descendre deux minables qui ont défiguré une prostituée. Avec son comparse de toujours et un jeune garçon qui se rêve terreur des plaines, il repart à l’assaut d’une vie qu’il avait quitté.

C’est donc un trajet inverse que conte Eastwood. Un voyage emprunté vers l’essence du genre et vers les finalités thématiques et stylistiques de son rapport au western en tant que metteur en scène – exit les influences baroques et iconiques des Siegel et Leone visibles dans ses premiers films – comme en tant qu’acteur – évolution des silhouettes ignobles mais charismatiques vers l’humanisme en trouble constant de ses personnages suivants.

Eastwood n’aura jamais atteint un pareil degré d’aboutissement dans sa vision énamourée mais pourtant critique des thèmes et mythologies de sa nation. Sans donner de leçons, il observe l’Amérique telle qu’il la connaît, son rapport aux armes, aux pouvoirs brutaux et répressifs sur lesquels fut basée – et qui gangrènent encore aujourd’hui – son histoire. « Je tue, comme tout le monde », réplique-t-il. Eastwood qui fut longtemps taxé de fasciste et que l’on oppose toujours absurdement à l’évident humanisme de son œuvre, vient donc questionner certains fondements de ce pays qu’il aime tant et dont le territoire même fut gagné par le sang. Et ce, par exemple, à travers chacun de ses personnages. D’un côté, William Munny, être à l’âme salie qui recherche péniblement le salut en tentant de se faire oublier du monde et de son meurtrier passé, accompagné de son comparse afro-américain (Morgan Freeman) et sa femme indienne, représentants du passé ancestral des Etats-Unis dans un Ouest où les noirs libres ne devaient pas être nombreux, ils forment un couple retiré de la société, à la sagesse menée par et pour le pacifisme. De l’autre Little Bill Dagget (brillant Gene Hackman) personnifiant la violence fascisante d’un ordre établi qu’Eastwood fustigera tout au long de sa carrière, dans un élan plus hippie que fondamentalement fasciste. Un représentant de l’état qui réfute le port d’arme dans sa bourgade mais choisit de se tenir au-dessus de ses propres lois (comment attaquer plus frontalement les failles de la constitution américaine ?). Et puis, il y a Beauchamps (Saul Rubinek), l’écrivain opportuniste qui retourne sa veste à l’instar des critiques à l’égard du cinéaste, personnage symbole des médias fascinés par le morbide, par l’érotisation romantique de la violence et encore du (non) choix entre histoire et légende tout droit venu de chez Ford. English Bob (Richard Harris), vil tueur orgueilleux et mensonger, il représente quant à lui une violence moins établie, plus insidieuse, mais si courante. Et au bout du chemin, le jeune Schofield Kid, vierge de méfaits impardonnables, influencé par l’imagerie virile du cowboy aux nombreuses victimes... Seules les femmes, putes pour la plupart d’entre elles (toutes sauf l’indienne) gardent une forme de noblesse supérieure aux hommes sans pour autant être élevées au statut d'intouchables. Dans un univers pourri par l’omniprésence de la fureur, elles seules, trouvent un semblant de vertu.

Une vision foncièrement sombre émanant du film noir auquel s’apparente Impitoyable  – comme de nombreux films du réalisateur et westerns postérieurs à celui-ci – à travers une caractérisation faite du poids de la culpabilité et de mensonges, de luttes face à eux-mêmes quant aux véritables identités des personnages (masques qui finiront tous pas tomber) ainsi qu’un rapport expressionniste entre la lumière dans laquelle Munny s’efforce de vivre et d’élever ses enfants et l’ombre envahissante qui le pourchasse et dans laquelle il finira par s’éclipser. Une gestion de la lumière élaborée avec Jack N. Green qu’Eastwood continuera de mettre en place une décennie plus tard avec Tom Stern.


Autant de raisons de ne pas lier le film à un classicisme forcené. Car si le film se pare d’atouts esthétiques, dit classiques, des grands espaces et du lyrisme qui en découle, il pose une vraie réflexion crépusculaire sur le western et en profite pour l’enterrer.  Et s’il trouve son côté jouissif davantage dans la beauté plastique et émotionnelle de certaines scènes d’échange entre les personnages, dans le calme et dans le dialogue – notamment le refus de Munny du passe-droit offert par la prostituée balafrée, ou dans la scène iconique au large de la tempête à l’abri d’un arbre dans laquelle le Kid se livre à un Munny au bord de la rupture – c’est pour habilement éviter de faire des scènes de déferlement de violence la sève du film. Ainsi, les meurtres montrés sont longs, terribles, absurdes, on abat froidement, dans le dos, ceux qui chient, ceux qui rampent, ceux qui implorent, on pleure ses gestes impérieux, ses premiers morts et ses souvenirs à jamais tatoués que l’on essaiera de noyer dans l’alcool pour les oublier. Et lorsque Munny tue, dans un calme glaçant, c’est l’inéluctable qui se trame, c’est l’horreur qui surgit dans un élan nihiliste comme pour faire basculer l’ordre sans en établir de nouveau

Alors, au bout du métrage, au crépuscule d’un genre, d’une vision singulière, dans l’ombre de cette dernière Eastwood s’enfonce et s’éteint pour mieux pouvoir renaître dans un nouvel élan qui verra les regards posés sur l’œuvre se réinventer – plus que l’œuvre elle-même – dans un rêve de cinéma, comme s’il n’y en avait jamais eu de tel avant lui.

Durée : 2h11

Date de sortie FR : 16-09-1992
Date de sortie BE : 16-09-1992
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Juin 2017

AUTEUR
Lucien Halflants
[129] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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