Critique de film
In Jackson Heights

Durant la coupe du Monde de football 2014, Frederick Wiseman est venu installer sa caméra, ou plutôt son micro (il est l’ingénieur du son de ses films et c’est à l’aide de son matériel sonore qu’il guide son chef opérateur John Davey afin de déterminer le cadre) dans Jackson Heights un quartier de l’arrondissement du Queens à New York, au nord-est de Manhattan.

La préposition « In » du titre est déterminante dans la posture de l’auteur. En effet, il va mettre à jour le cœur et les ventricules du quartier de Jackson Heights à l'aide d'un dispositif cinématographique en place depuis de nombreuses années.

Jackson Heights est un des quartiers les plus cosmopolites de Big Apple. Ses habitants viennent du monde entier et on y parle pas moins de 167 langues. Il incarne à lui seul la nouvelle vague d’immigration qu’a connu les États-Unis. Grâce au travail précis de Frederick Wiseman, nous sommes les témoins des problématiques actuelles des grandes villes occidentales : immigrations, intégration et multiculturalisme.

Une question de territoire.

Disons-le immédiatement In Jackson Heights est un Wiseman majeur. Ces dernières années, après avoir mis en avant des institutions et leur gérance (pas toujours avec réussite, telles les moins convaincants Le Crazy Horse ou La Danse tournés à Paris), le cinéaste américain a décidé de se confronter aux habitants de Jackson Heights qui vont révéler les vibrations de leur quartier à travers leurs quotidiens. Dans cette zone du Queens, les habitants sont représentatifs des vivants qui font notre monde. Toutes les cultures et les peuples sont là réunis dans le même territoire. Les délimitations de Jackson Heights avec les autres quartiers sont encore visibles, malgré un combat à mener pour garder une harmonie et une identité. Le métro aérien en est un point sonore et visuel de référence, tout comme le crissement des sirènes, les blocks qui s’élèvent aux coins des rues, ou les éclairages des devantures qui brillent dans la nuit. Ce sont des limites qui permettent d’identifier le secteur. Dans son écriture, Wiseman laisse apparaître ces démarcations afin de comprendre l’agencement et les énergies qui y circulent. La Roosevelt Street et ses petites rues perpendiculaires en sont la colonne vertébrale. En cela, si l’on parle de frontière, la question de la coupure est tout autant importante que celle de la couture. Jackson Heights est un lieu à part dans l’immense New York City. Pourtant, même s’il paraît finalement préservé, il est en mutation, et les fondements qui en faisaient sa singularité sont en danger, tout comme sa frontière de plus en plus poreuse.

Les vivants sont face à nous, ils ont tous les âges et viennent de différents milieux sociaux. Certains souffrent de la précarité, pendant que d’autres se plaignent d’injustices ou simplement, les plus fortunés d’un ennui quotidien. Pendant qu’on se fait épiler au fil par des indiennes agiles, d’autres jouent des percussions sur des bols dans des laveries pour occuper les clients à passer le temps… C’est tous ces individus que le cinéaste aime et raconte. C’est eux qui font rayonner cette surprenante humanité. Et grâce à tous, dans les ruelles, dans les étages, aux sous-sols, le jour comme la nuit, Jackson Heights vibre.

JH je t’aime.

Jackson Heigths est un quartier populaire. Son attractivité grandit devant une catégorie plus aisée qui souhaite s’inviter à y vivre. Comme il est dit dans le film, avec la ligne 7 du métro, vous êtes à 20 minutes de Manhattan. Plus nombreux sont les cadres supérieurs qui veulent venir y trouver un nid à un loyer abordable. En conséquence, la ville de New York n’hésite pas à mettre en vente un building occupé par 50 commerçants issus de l’immigration, pourtant là depuis plus de 20 ans. Bien sûr, ils ont peu de moyens pour se défendre à l’exception d’un engagement associatif et d’une énergie démesurée mise en place par les plus courageux dans l’espoir de fédérer en faisant entendre leurs voix. Sans autres armes pour se soutenir, ils devront faire face à des promoteurs plus attachés à ouvrir le secteur à une population aisée qui sera plus sensible à l’ouverture d’un nouveau magasin GAP qu’à un ensemble de petits commerces de quartier.

Dans son écriture, Wiseman est toujours frontal, jamais de biais. Il consolide notre perception des enjeux entre les individus et les institutions, nous donnant le privilège d’être toujours le témoin omniscient des situations en cours. Wiseman n’est pas là pour épier, il révèle cette foule qui l’entoure et qu'il aime.

L’humanité.

S'il n'en néglige aucun, le cinéaste s’attache un peu plus à certains. Ils seront notre fil d’Ariane. On retrouve nos commerçants qui résistent pour garder leurs lieux de travail. Le conseiller municipal Daniel « Dany » Dromm, proche de ses septuagénaires et défendant le mouvement LGBT, mais qui semble moins concerné par les latinos et les petites boutiques en voie de disparition. Nous accompagnerons aussi un groupe de transsexuels, victimes d’homophobie et qui luttent pour maintenir la Queen Parade, ou encore des immigrés à la recherche de différents soutiens. Wiseman évite de stigmatiser et de faire des portraits succincts et caricaturaux qui passeraient aux oubliettes les uns à la suite des autres. L’équilibre et la rigueur de son montage parallèle permettent aux figures d’exister. Sans jamais couper ou intervenir, il laisse durer et vivre la parole.

Personne n’est mis à l’écart dans le quartier, et cela convoque certaines séquences dont Wiseman a le secret. L’une d’entre elles montre la saignée de poulets afin que la viande soit halal. Nous suivons le cycle de l’animal de sa mise en cage à son emballage sous plastique. Une autre bien plus ludique se passe dans un sous sol étroit. L’anglais y est enseigné à des personnes qui veulent se présenter au concours de chauffeur de taxi. Les méthodes employées, loin d’être farfelues, sont efficaces et transmises par un animateur dont le charisme et l’énergie sont assurés. Grâce à sa méthode, il est très simple de retenir les points cardinaux d’une rose des vents, North, East, South, West. Avec l’initiale de chacun, nous pouvons écrire N. E. S. W. et donc se rappeler Never Ever Smoke Weed. A l’image du film de Wiseman, cet enseignant jongle subtilement entre réflexion et agilité.

Comme une partition musicale, la construction parfois un peu mécanique et répétitive cadence In Jackson Heights. Nous circulons en permanence entre des situations où dans un premier temps une temporalité dilatée laisse la place aux impressions, avant d’être remplacées par des motifs récurrents comme le métro aérien, les boutiques, les passants, etc, pour revenir une nouvelle fois à une situation plus installée. Ce n’est pas un dispositif caduque, il donne simplement un peu d’âpreté dans un délitement temporel narratif très installé.

C’est peut-être parce que Frederick Wiseman est avant tout un cinéaste et non un sociologue qu’il règne une humanité aussi forte dans son travail de création. In Jackson Heights respire littéralement le monde. Rarement un cinéaste aura montré autant d’amour dans les visages et les personnes qu’il filme.

Dolly Bell

Réalisateur : Frederick Wiseman

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 03h10

Date de sortie FR : 23-03-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 16 Février 2016

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