Critique de film
In The Family

Dans une petite ville du Tennessee, Joey s’occupe avec son compagnon Cody de leur enfant de 6 ans, Chip. Ce dernier est le fils biologique de Cody, et cette situation d’homoparentalité ne pose aucun problème, acceptée tant par le garçonnet que par la belle-famille. Mais l’harmonie se fissure après le décès accidentel de Cody. Naturellement prêt à continuer à élever seul son fils, Joey va être confronté à un gouffre lorsqu’il lui est retiré, après que sa belle-sœur s’est intronisée, avec l’aide de la loi, unique tutrice de Chip. Face aux limites de son statut de parent « non-officiel », Joey va mener un long combat, où la volonté de retrouver son enfant dérobé à son affection se dispute au besoin de comprendre les raisons de cette soudaine exclusion.

L’homme derrière In The Family est un ancien élève du prestigieux MIT, aspirant physicien finalement diplômé en économie, qui s’essayera au cours de ses études à la mise en scène de théâtre, pour enfin se lancer dans le cinéma, en tant que réalisateur, scénariste, producteur, et acteur... Avec un premier film produit en 2011, auquel il aura fallu trois ans pour atteindre les salles françaises, et d’une durée pour le moins inhabituelle de 2h50.

Prendre son temps pour trouver sa place. Tel semble avoir été le parcours de Patrick Wang, désormais moteur et programme d’une mise en scène remarquable.

Prendre son temps, car la durée-fleuve du film interroge. Ordinairement réservée à des fresques autrement plus mouvementées et d’apparence plus romanesques, elle est l’un des principaux enjeux de l’histoire et de la direction d’acteurs. 2h50, c’est, à travers les cadres serrés et tout entier concentrés sur les comédiens, le temps juste pour exprimer la solidité des liens affectifs, et l’insondable vide qui découle de la disparition arbitraire de l’un de ces maillons. La magnifique scène, en plan-séquence fixe, du retour de Joey et Chip des funérailles de Cody en témoigne. Abattu derrière sa table de cuisine, Joey laisse le chagrin faire son travail souterrain, sans rien pouvoir exprimer, tandis que Chip évolue sans mots dire de l’arrière à l’avant-plan, absorbé par des occupations dérisoires : se servir un soda, apporter une bière à son père, la décapsuler avec un acharnement touchant qui semble trahir son propre désarroi, et voir enfin Joey se ranimer à ce contact, et anesthésier sa tristesse en triant son courrier, tâche triviale à laquelle Chip s’empresse de participer avec le même volontarisme sautillant. Aucune parole n’est échangée durant ces longues minutes, qui s’imprègnent lentement d’une force d’évocation insoupçonnable. D’autres scènes muettes suivront, où Wang, réalisateur et acteur, s’attachera à occuper le temps et habiter l’espace pour éclairer de nouvelles zones d’ombres, prouvant ainsi dès son coup d’essai un vrai tempérament de cinéaste. Sur un canevas sociologiquement chargé, laissant craindre un pamphlet maladroit, plus proche d’un exercice oratoire que d’un réel geste de cinéma, il donne instantanément à cette chronique une ampleur singulière, et une justesse psychologique rare, sans pour autant jamais prononcer les mots attendus - « homosexualité », « racisme », « homophobie » - tant la réalité du sujet est universelle, et pourrait se retrouver dans n’importe quel type de couple. D’ailleurs, comme un écho, le film rappelle par moments le dernier opus du Japonais Kore-Eda, Tel Père Tel Fils, pour cette même sensibilité attentive, cette même écoute visuelle de frémissements intérieurs.

Prendre son temps pour trouver sa place, car l’œil du réalisateur est également précis dans sa façon de scruter les déplacements de son héros. Durant une majeure partie du film, Joey se retrouve ainsi systématiquement cadré aux extrémités du plan, ici à gauche, là à droite, comme poussé de façon pernicieuse vers la marge des images d’une famille trop parfaite, qui ne l’acceptait qu’à travers le regard de leur fils. Lui disparu, le filtre ne fonctionne plus. Surprenant parti pris qui distille un malaise indicible, celui de voir un homme lutter pour obtenir son droit au centre de l’image, et trouver de la sorte le point de gravité de son existence. 2h50 ne seront pas de trop pour rétablir l’équilibre d’une vie, au fil de scènes de discussions où se déploient toute l’ambition du réalisateur, qui, après ces longues plages de silence, ose, dans une dernière partie intense, l’observation fixe sur près de 20 minutes du visage de Joey, exprimant son amour pour son fils et son compagnon disparu, et demandant lentement, avec apaisement, des réponses à des questions déchirantes. Dans la droite lignée d’un Cassavetes, Patrick Wang laisse alors la parole emplir l’espace et le temps, pour reconstruire les invisibles liens affectifs d’une famille blessée, sauver chacun des personnages de tout manichéisme, et faire du cinéma ce lieu de médiation que les plus belles œuvres partagent. 

Durée : 2h49

Date de sortie FR : 19-11-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Novembre 2014

AUTEUR
Emmanuel Raspiengeas
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Après avoir longtemps voulu devenir « facteur-Robert Mitchum-journaliste », l’heure des ch...
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