Critique de film
Incendies

Incendies, le quatrième long métrage du réalisateur Denis Villeneuve raconte la catharsis de deux enfants après le décès de leur mère. Ils reçoivent des mains du notaire deux lettres à remettre à un père qu’ils croyaient mort et à un frère dont ils ignoraient l’existence. En dépit des réticences de son frère, Jeanne (Mélissa Désormeaux-Poulin) entreprend un voyage au Moyen-Orient pour accomplir les dernières volontés de sa mère. L’histoire de cette dernière dont elle réassemblera progressivement le puzzle la plongera dans une horreur qu’elle était loin de soupçonner et en la faisant advenir à la lumière, c’est sa propre genèse et celle de son frère qu’elle exposera à la chair vive du passé.

Dès la première séquence du film, portée par la chanson ‘You and whose army’ de Radiohead, la caméra de Denis Villeneuve découvre au ralenti une pièce dans laquelle des enfants apeurés sont rasés par des guerriers, à la lueur bleue qui règne dans la pièce on comprend qu’ils sont promis à être enrôlés dans un combat dont ils ne connaissent que le bruit sourd des bombes. Un de ces enfants est le fils de Nawal Marwan (Lubna Azabal), une jeune chrétienne tombée amoureuse d’un musulman abattu sous ses yeux et dont l’enfant lui a été arraché à la naissance parce qu’elle avait jeté la honte sur la famille. Le film alternera ces scènes lyriques au cœur d’un parti-pris mixte, mêlant une captation plus réaliste pour raconter le présent de Jeanne et son frère Simon. L’alternance d’atmosphères est conforme à la volonté d’un réalisateur qui a placé son récit dans une zone géographique indéfinie. Bien qu’il soit fait à maintes reprises allusion à une période située entre les années 60 et 70, le passé de Nawal reconstitué au fil d’une enquête participe à ce désir de ne donner que peu de repères au spectateur. Le conflit dont on parle, les groupes religieux qui s’y affrontent et dont les actions s’enchâssant comme des jeux de représailles, n’a pas de temporalité. Il est celui qui mine le Moyen-Orient depuis des décennies, ici personne n’accuse et personne n’est jugé. C’est une histoire réinventée pour qu’elle devienne universelle.

Ce souci d’universalité de la dialectique du discours mise en chantier dans le film de Denis Villeneuve est aussi à l’origine de l’attention constante du spectateur qui cherchera, à l’image des deux enfants, une piste de raisonnement qu’on apparente souvent à une ligne autant temporelle que géographique. Malheureusement, il sera aussi vecteur d’une désillusion, celle d’avoir attendu que l’indicible se produise, puisqu’à force de tourner autour du pot, on finit par en comprendre la substance et en se révélant progressivement elle amenuise l’intérêt premier suscité par le film. La démonstration infaillible de Denis Villeneuve qui estime que les êtres humains déversent la haine parce qu’ils ont été brisés à la racine, corrompus et non pas parce qu’ils sont fondamentalement mauvais de nature étreint l’angélisme d’un Rousseau. Il donne à son film une portée humaniste qui sensibilisera les auditoires mais laissera sceptique les partisans de Hobbes ou de Freud qui avait défendu le principe du besoin d’agression.

Ceci n’enlève pas grand-chose à la linéarité d’un récit qui se déroule à la manière d’un meurtre lent et sadique, par coups de couteaux successifs qui détruisent le voile des illusions. Puzzle, lui-même, Incendies soulève le cœur quand son visage prend forme. En suivant le chemin de Jeanne, on revit le passé de sa mère, femme courage dont l’engagement militaire n’a eu pour raison que de faire taire ses propres démons. C’est en révélant, ce qu’on soupçonnait depuis longtemps en raison de cette manière de concentrer le récit sur sa résolution, qu’on comprend la pensée finale de Villeneuve : chaque acte qui participe à prolonger le cycle de la haine expose celui qui espérait s’en laver à des plaies plus profondes. L’idée qu’il existe une forme de rédemption, comme le suggère le dernier plan du film, est aussi idéale qu’incongrue en l’occurrence.

Incendies sera tout de même parvenu, et pas toujours pour les bonnes raisons, à ne nous laisser aucune échappatoire. Le chemin entrepris par les enfants de Marwal, nous le faisons en leur compagnie, au beau milieu de ces déserts de la filiation dont on porte les stigmates. Adapté de la pièce de Wadji Mouawad, Incendies saisit bien à la gorge. L’interprétation brisée de Lubna Azabal lui donne une force qu’on souhaiterait être au-delà du réel et on peut vraiment regretter que les intuitions lyriques et pertinentes qui n’apparaissent que trop rarement dans la mise en scène n’aient été délaissées au profit de la reconstitution d’une mosaïque purement mathématique et sensationnaliste.

Durée : 2h03

Date de sortie FR : 12-01-2011
Date de sortie BE : 12-01-2011
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Juin 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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