Critique de film
Inherent Vice

Sortilège

Sortilège. Le prénom d’une femme, ou pas. Le nom d’un personnage d’Inherent Vice ? Peut-être. Difficile de démêler le vrai du faux après la vision d’un tel film. Difficile de démêler ses sentiments, entre fascination, agacement, perplexité, attraction. Sortilège. Un mot qui va à ravir à l’œuvre de Paul Thomas Anderson depuis Magnolia en 1999. Des films qui ensorcèlent leurs spectateurs du désir d’une nouvelle dose, histoire de percer un peu plus le mystère. Alors, de quoi est-on sûr ? Inherent Vice est le septième film de Paul Thomas Anderson. Après la grande œuvre There will be blood et un The Master écrasé sous le poids de sa propre ambition, l’auteur-réalisateur californien adapte ici les écrits d’un autre sorcier, Thomas Pynchon. Ecrivain américain secret, souvent qualifié de « post-moderne », Thomas Pynchon signe des romans épais, digressifs, imbibés de concepts scientifiques, de musique populaire, de psychotropes et de paranoïa conspirationniste. Autant d’ingrédients présents dans ce Inherent Vice qui s’impose, et ce dès la première vision, comme un rare plaisir de Cinéma.

Prétexte

Los Angeles, un soir de 1970. Doc Sportello (Joaquin Phoenix), détective privé qui a laissé tomber le scotch pour la marijuana, reçoit la visite surprise d’une sculpturale ex-petite amie, Shasta (Katherine Waterston). Encore sous l’emprise du charme tout californien de la belle, Doc accepte d’enquêter sur le nouvel amant de Shasta, un promoteur immobilier dont l’épouse vénale aimerait bien se débarrasser. Petit à petit, Doc tire le fil d’une énorme pelote qui imbrique dans le désordre le F.B.I., un saxophoniste héroïnomane, la famille Manson, des trafiquants indonésiens, le président Nixon ou encore un syndicat de dentistes.

The Big Sportello

Bien que très différents dans leur mises-en-scènes, Inherent Vice entretient de nombreuses similitudes avec The Big Lebowski, les deux films multipliant notamment les clins d’œil à la grande époque du film noir en général et au Grand sommeil en particulier. Comme la comédie adorée des frères Coen, le film de Paul Thomas Anderson colle à un personnage à la coolitude revendiquée, mêlé malgré lui à un complot impliquant tout ce que les Etats-Unis comptent de communautés et de symboles. Dans tous les cas, l’intrigue touffue perd vite le spectateur pour mieux l’inviter à profiter de chaque séquence en particulier, le film devenant une galerie de situations et de personnages tous plus hauts-en-couleurs les uns que les autres. Tel un Philip Marlowe en haillons, Doc Sportello passe les deux heures trente d’Inherent Vice à recevoir des avances sexuelles sans équivoque à chaque fois qu’il visite un nouveau décor. Une des scènes va même jusqu’à se dérouler entièrement dans une brume nocturne, avec ambiance sonore de port maritime façon sirènes de bateaux lointaines.

Attention film trip

Et pourtant, aussi azimuté ou référentiel que soit son scénario, Inherent Vice reste un film unique et cohérent, baigné dans une ambiance délicieuse, rythmé par un flow envoûtant tout au long de la projection. Pour inventer ce nouveau parfum, Paul Thomas Anderson déploie tout son savoir-faire de grand enchanteur. La douce toxicomanie de Doc Sportello imprègne tout le métrage, brouille les pistes, et si chacune des séquences prend ses appuis dans le Los Angeles made in Pynchon/Anderson, elles accumulent ensuite les sorties de route hallucinatoires ou paranoïaques. Des confusions utilisées non seulement pour leurs vertus drolatiques, mais qui installent aussi pas à pas une tonalité plus inquiétante dans la dernière partie du film, marquée par l’irruption de la violence ou par un Josh Brolin parfait en flic névrosé, décalque négatif de Doc Sportello. Inherent Vice s’écoule dans des sables mouvants, comme un trip plutôt agréable qui s’achève sur une descente difficile. Pour la troisième fois, le musicien Jonny Greenwood orchestre à merveille les sinusoïdes du film, sa partition évoluant de tonalités jazzy-surf vers le recours à des cordes évoquant le travail de Bernard Herrmann. Une musique qui danse avec la voix-off de la susnommée Sortilège (Joanna Newsom, harpiste-diva de la musique indé américaine), narratrice omnisciente du voyage de Doc Sportello, divinité protectrice des camés et autres épicuriens qui peuplent le Los Angeles rêvé d’Inherent Vice.

Un voyage dans le passé

Le Los Angeles d’Inherent Vice est pure création, hommage à des seventies mythiques, à une Californie sublimée, une ville fantasme observée à travers d’âcres brumes de THC transpercées d’éclats dorés. À l’instar de la reconstitution des fifties de The Master, celle d’Inherent Vice est fabuleuse, fourmillante de multiples clins d’œil à la culture pop de l’époque, sensible dans les choix de matières et de textures, précise dans ses couleurs, ses accessoires, ses costumes. Pour capturer ce travail d’orfèvre, Paul Thomas Anderson et son chef opérateur Robert Elswit optent pour un 35 mm granuleux et des éclairages expressionnistes (voir l’utilisation des complémentaires orange/bleu dans la scène d’ouverture, qui pose les bases d’un code couleurs pour la suite du métrage). Le choix de la pellicule, et la projection en 70 mm sur quelques copies, témoigne lui aussi de cette intention de recréer un paradis perdu, un lieu et une époque idéalisée par les outils d’un certain Cinéma américain, lui aussi perdu, de la glorieuse décennie 70. À ce titre, la séquence de flash-back, une étreinte sous la pluie au son d’un morceau de Neil Young (A journey through the past tiens donc), cristallise ce goût sucré des époques bénies, comme le début d’une histoire d’amour.

Comédie à retards

Aussi brillant réalisateur qu’il soit, Paul Thomas Anderson n’est pas irréprochable. Son manque de rigueur scénaristique et une légère complaisance sur le banc de montage (un bon quart d’heure de trop) empêchent une fois de plus Inherent Vice d’atteindre les sommets de There will be blood. D’autres accuseront le manque de drôlerie du film, point plus discutable. Si Paul Thomas Anderson tourne le dos à une science du gag qui fait mouche, son film distille une forme d’amusement permanent, un comique à combustion lente, non-appuyé. Film de personnages et de dialogues, Inherent Vice multiplie les gros plans de visages auxquels le réalisateur oppose des plans larges à la symétrie rappelant le travail d’un autre Anderson, prénommé Wes. Des plans larges aux détails cocasses, limite non-sense (un désert au fond duquel se déroule un entraînement militaire ridicule). Un sens comique qui culmine au cours d’une séquence de visite chez une veuve joyeuse en pleine swimming-pool party avec les membres du L.A.P.D. ou encore dans le bureau d’un Martin Short désopilant en dentiste érotomane. Tout comme lui, l’ensemble du casting d’Inherent Vice est dirigé avec maestria, emmené par un Joaquin Phoenix investi sans pour autant attirer toute l’attention sur sa propre performance.

Joyau inédit

Inherent Vice brille. Brille de l’amour de Paul Thomas Anderson pour Thomas Pynchon, de son amour pour les acteurs, pour sa ville de Los Angeles, pour le Cinéma. Inherent Vice ne ressemble à rien d’autre qu’à un film de Paul Thomas Anderson. Un metteur en scène audacieux qui montre ici encore l’étendue de son talent.Dans Inherent Vice, il répète le même dispositif à plusieurs reprises: deux personnages ont un long dialogue, d’abord cadrés en plan d’ensemble, la caméra effectue un lent travelling-avant qui chasse progressivement le décor pour mieux se concentrer sur les acteurs. En répétant ces plans-séquences en travelling-avant, le réalisateur exerce son art, celui du choix. Le choix d’un angle, d’un axe, et souvent le choix de privilégier un seul des deux personnages à l’écran. Par ce procédé à la fois simple, discret et risqué, Paul Thomas Anderson touche la grâce. Lors de retrouvailles entre Doc et Shasta (la découverte Katherine Waterston, immédiatement immortelle), le magicien signe une scène inoubliable, suspendue aux lèvres de l’actrice, tendue sur le fil d’un hédonisme érotique encore jamais vu, jamais ressenti. De l’inédit, du neuf avec du vieux, du mythe instantané. N’est-ce pas le meilleur de ce que nous pouvons espérer d’un grand artiste contemporain ?

Durée : 2h28

Date de sortie FR : 04-03-2015
Date de sortie BE : 04-03-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 20 Février 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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