Critique de film
Interstellar

Trademark
 

En quelques années Christopher Nolan s’est élevé au rang des réalisateurs les plus puissants d’Hollywood. Les affiches d’Interstellar, sa nouvelle méga-production, portent en étendard ses titres de gloire (The Dark Knight, Inception), quand ce n’est pas le nom du réalisateur britannique qui trône au-dessus du titre. Hollywood est une industrie, Nolan est une marque. Qu’est-ce qu’on achète quand on signe avec les frères Nolan au scénario et l’aîné Christopher derrière la caméra ? Des castings prestigieux, une esthétique glacée, un ton résolument sérieux, des scénarii a priori complexes, parfois bavards et une certaine maladresse dans la réalisation des scènes d’action. Ces ingrédients figurent presque tous au menu d’Interstellar, qui apportera de l’eau au moulin des admirateurs comme des détracteurs du bonhomme.

Synopsis
 

Dans un futur proche, la fin approche. La « rouille », une poussière dévastatrice, condamne lentement mais sûrement l’humanité à la famine et à la suffocation. Cooper (Matthew Mc Conaughey) ancien pilote, s’est reconverti en agriculteur pour les bienfaits de l’humanité. Veuf, il vit avec son fils Tom, sa fille Murph et leur grand-père. Suite à une série de signaux magnétiques étranges, le chemin de Cooper croise celui des ingénieurs de la Nasa, qui préparent une mission d’exploration spatiale à la conquête de nouveaux mondes habitables. Héros dans l’âme, Cooper embarque pour un voyage à l’issue inconnue en laissant les siens derrière lui, peut-être pour toujours.

Ancrage
 

Œuvre longue et touffue, il y a plusieurs films dans Interstellar : un drame familial apocalyptique, un film d’aventures spatiales et un film d’anticipation avec astrophysiciens qui boivent du café devant des équations. Bonne nouvelle, ils sont presque tous réussis. Christopher Nolan parvient habilement à jongler entre les trois sphères. Ceci en prenant le soin de connecter tous ses éléments à une dimension humaine, émotionnelle, terrienne, qui prime devant toute forme d’esbroufe et reste l’ancrage au milieu des scènes spatiales ultra-spectaculaires ou de raccourcis de physique quantique fumeux.

Exposition(s)
 

Interstellar prend le temps nécessaire pour installer les personnages et la ferme familiale. Notre héros est un fermier, les deux pieds dans le mythe américain, un homme respectable qui se bat pour sa terre et sa famille (lâchons le mot, c’est un héros Fordien). Réquisitionné par la Nasa, Cooper prend d’un coup une envergure surhumaine. Néanmoins, c’est bien un homme ordinaire, qui embarque pour sauver l’humanité. Quand Michael Caine et son équipe de scientifiques exposent d’un coup la mission au héros, certains souvenirs douloureux du cinéma de Christopher Nolan refont surface. Attention à la surcharge verbale d’explications pour crédibiliser vainement le pitch, lui donner une posture légèrement pédante et cinématographiquement stérile. Le soulagement est à la hauteur : l’exposition « scientifique » est là, mais elle est rythmée, rapide, sans tentative de sur-expliciter son concept fou. Le héros se décide en quelques minutes de métrage et Christopher Nolan s’applique bien plus à traiter la séparation entre Cooper et les siens. Dans ce premier acte de film, conclu par l’envol vers les étoiles, Christopher Nolan tranche: c’est l’humain qui l’intéresse d’abord et avant tout.

À hauteur d’homme.
 

Toutes les options prises par le réalisateur sont à l’avenant de cet ancrage émotionnel. Le choix de tourner en pellicule d’abord, avec sa texture propre, sa « chaleur ». La musique du pompier Hans Zimmer, qui pour les nombreuses scènes intimes fait appel à des partitions minimalistes et une économie d’instruments. Le poème lu en voix-off lors des premières heures dans l’espace, juxtaposant des images grandioses à la beauté des mots et de leur agencement, construction humaine vouée à transmettre l’émotion.  Toujours au niveau sonore, admirablement soigné dans le film, un personnage chasse le mal de l’espace en écoutant un enregistrement du bruit de la pluie. Une idée simple, brillante, qui donne lieu à des associations sons/images jamais vues, et relie l’exceptionnel à l’anecdotique, l’inconnu au familier.

Exploration(s)
 

La deuxième grande réussite d’Interstellar, c’est le film d’aventures spatiales. Là, indéniablement, le film remplit toutes ses promesses. Trois planètes différentes à explorer et tellement de rebondissements entre chaque voyage. L’équipe d’astronautes menée par Cooper est assistée d’un robot dont le design est un clin d’œil au 2001 de Stanley Kubrick, mais qui procure surtout à leurs aventures un agréable parfum rétro à la manière du Planète interdite de Fred Wilcox.  Autre excellente nouvelle, à la différence d’Inception, pour ses scènes d’action, Christopher Nolan cesse de s’éparpiller sur des micro-évènements alternés et se concentre enfin sur quelques « simples » éléments clés (survivre à une vague géante ou arrimer un vaisseau spatial à un autre). Résultat, le réalisateur réussit enfin à aligner quelques scènes d’actions qui fonctionnent à plein régime.

Travers
 

Comme annoncé, les détracteurs de Christopher Nolan trouveront à redire. Certains des choix de casting sont dommageables, tant ils sortent le spectateur de l’intrigue et réveillent le symptôme du « Ah tiens ! C’est machin ! » ou du « Mais où est-ce que j’ai déjà vu sa tête à lui ? ». D’autre part, l’intrigue qui se déroule sur terre avec Jessica Chastain en savante surdouée est nettement moins passionnante, tant les enjeux sur lesquels elle repose sont nébuleux (malheureusement, le cinéaste retombe dans certains travers verbeux sur-explicatifs). Enfin, dans la dernière longueur, le choix d’un montage alterné entre les aventures spatiales et les aventures terriennes n’est pas toujours du meilleur effet, vaine tentative de générer un suspense assez artificiel.

Soleil
 

Qu’importe ! Avant un épilogue un poil lourdingue, le climax du film liera l’espace à la terre avec bonheur, en remettant à l’honneur le lien émotionnel qui relie Cooper à sa fille. Alléluia, Interstellar célèbre la libération de Christopher Nolan des chaînes stériles de la vraisemblance à tout prix pour propulser son cinéma dans une dimension plus proche de la fable. En plaçant au cœur de son film un astre solaire, l’humain, autour duquel gravitent d’autres éléments familiers du système Nolan sans jamais l’éclipser, le réalisateur signe avec Interstellar son film le plus attachant.

Durée : 02h49

Date de sortie FR : 05-11-2014
Date de sortie BE : 05-11-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 05 Novembre 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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