Critique de film
Into the woods, Promenons-nous dans les bois

Stratégie

Créé en 1986 par James Lapine et Stephen Sondheim (Sweeney Todd, West Side Story), le musical Into The Woods entrelace les trames de quatre contes célèbres (Cendrillon, Jack et le haricot magique, Le petit chaperon rouge, Raiponce), liées entre elles grâce à l’histoire d’un couple de boulangers aux prises avec une sorcière plutôt soupe-au-lait. En pleine vague d’adaptations live de leur fond de catalogue (après le carton de Maléfique et avant Cendrillon), les pontes de Disney confient Promenons-nous dans les bois aux bons soins de Rob Marshall. Metteur en scène formé à Broadway, rompu à l’adaptation de comédies musicales pour le grand écran (Chicago, Nine), le réalisateur a récemment fait le plein de billets verts pour la maison de Mickey (Pirates des caraïbes, la fontaine de jouvence). Un choix aussi prudent que logique donc, tant le show Into The Woods est un poison pour l’écran: deux heures et demie presque entièrement chantées, pléthore de personnages et un lieu d’action quasi-unique.

Il était une fois…

Cendrillon veut aller au bal, Jack part vendre sa vache, le petit chaperon rouge s’en va visiter mère-grand et Raiponce est enfermée dans sa tour. Mais encore ? Un couple de boulangers (Emily Blunt et James Corden) se lamente de ne pas avoir d’enfant quand leur apparaît une sorcière toute bleue (Meryl Streep). Jadis volée par le père du boulanger, la méchante a jeté une malédiction sur ses héritiers. Néanmoins, elle conjurera le mauvais sort si endéans les trois nuits, le couple se procure quatre objets: une pantoufle aussi pure que l’or, une vache aussi blanche que le lait, une cape aussi rouge que le sang et une chevelure aussi jaune que le maïs. Le couple s’enfonce alors dans la fameuse forêt.

Into the woods, I have to take the journey.

Le prologue de Promenons-nous dans les bois s’étend sur une bonne dizaine de minutes. Exposant les personnages principaux et leurs enjeux, cette introduction appuyée par la voix-off  d’un narrateur externe, est rythmée par un seul morceau de bravoure musical, connu sous le titre I wish. Armé d’un enthousiasme indéniable, Rob Marshall porte ce prologue à l’écran comme un condensé exact de ce que le spectateur s’apprête à vivre pendant plus de deux heures. Soit un va et vient permanent entre une douzaine de personnages, rythmé par une musique pompière omniprésente, devant des décors en carton-pâte éclairés avec une écœurante joliesse (constants rais de lumière dans lesquels dansent poussière ou feuilles mortes) et la caméra qui lie le tout dans un mouvement permanent. Terrassé par ce trop-plein narratif tonitruant, le spectateur reprend son souffle lorsque la caméra s’élève pour un plan large de la forêt qui s’attarde enfin au-delà des quatre secondes. Charmant quelques minutes, ce prologue s’avère épuisant et indigeste sur la longueur. Une mise en bouche à la mesure du menu gargantuesque qui va suivre, et qui laissa votre humble rédacteur avec des haut-le-cœur dignes de La Grande bouffe.

Compilation

L’idée n’est pas mauvaise: compiler plusieurs contes archi-connus par l’entremise d’une intrigue inédite. Mais à quelles fins le film revisite-t-il l’univers du merveilleux ? Ici, le potentiel narratif des contes originaux est clairement sous-exploité, alors pourquoi faire appel à ces increvables histoires ? Malheureusement, la réponse se situe vainement du côté du pastiche post-moderne. Promenons-nous dans les bois ne propose aucune lecture critique sur le contenu intrinsèque de contes universels, se contentant d’y porter un regard condescendant qui ridiculise personnages et intrigues. Un système narratif de mise en abîme qui conduit in fine à un vide thématique aberrant. Etonnant, tant la création d’Into The woods sur les planches est contemporaine de plusieurs intéressantes variations sur l’univers des contes de fées. Le délicieux Princess Bride de Rob Reiner (1987) par exemple, qui recycle de manière parodique les codes du merveilleux pour mieux réinventer un récit original et passionnant.  Ou encore La Compagnie des loups de Neil Jordan en 1984, qui compile lui aussi plusieurs contes pour mieux en revisiter les aspects initiatiques et charnels. Autrement dit, si vous respectez un tant soit peu l’univers du merveilleux, Promenons-nous dans les bois n’est pas fait pour vous.

An unexpected turn to their lives

Dans sa première partie, Promenons-nous dans les bois délaisse donc complètement le potentiel des récits connus de tous et les réduit à de simples figures imposés. L’intérêt se concentre sur le boulanger et sa femme, à qui un antagoniste (la sorcière incarnée sans génie par Meryl Streep) expose une mission: trouver quatre objets précis dans une contrainte de temps imposée. À défaut, cette intrigue inédite tient le spectateur par la main jusqu’à sa résolution, aux deux-tiers du film. Débute alors une seconde partie vide d’enjeux, dans laquelle Rob Marshall échoue à  donner corps au moindre conflit intérieur de ses personnages. Dans cette deuxième heure poussive, le réalisateur semble être arrivé à cours de la précipitation narrative illusoire avec laquelle il emmenait son film jusque-là. Pire, les deux seuls personnages intéressants (grâce soit rendue à Emily Blunt et Chris Pine, conscient de sa propre niaiserie) sont évacués au profit d’un groupe de survivants d’une ineptie abyssale. Si les quelques caractères réunis formeront une famille, nul doute qu’il s’agit de l’une des plus ennuyeuses jamais vues à l’écran.

Zut ! J’ai oublié de raconter quelque-chose !

Subitement, alors que la fin du film approche, Rob Marshall semble mesurer la vacuité de sa copie. Pour faire face, Promenons-nous dans les bois fait alors entrer de force dans son récit le bon vieux thème du passage à l’âge adulte. À défaut d’être incarné à l’écran, ce thème est plaqué dans des répliques extra-terrestres, où des personnages jusqu’alors sans aucune épaisseur livrent leurs pensées comme propulsés sur le divan d’un psy. Alors qu’on pouvait se montrer indulgent sur la première heure, les ultimes minutes de Promenons-nous dans les bois s’étirent à n’en plus finir. La promenade proposée par Disney et Rob Marshall rappelle finalement ces randonnées trop longues, au bout desquelles on en veut à son pote d’avoir mal lu la carte.

Durée : 2h04

Date de sortie FR : 28-01-2015
Date de sortie BE : 21-01-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 26 Janvier 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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