Critique de film
Irrational Man

Woody Allen exècre le temps qui passe - dans le mauvais sens selon lui – et c'est une des raisons fondamentales pour lesquelles il travaille de manière presque frénétique malgré un cinéma calme en apparence mais humainement tortueux. Il laisse donc exulter son art à une fréquence ahurissante. Un film par an et très rarement de renouvellement. Mais un plaisir jamais brimé de regarder la condition humaine sans aucune concession. Un regard acerbe mais compréhensif (parfois l'inverse) sur ceux qui – comme lui – pense bien trop.

C'est l'oreille accrochée par une conversation inopportune que lui vint cette idée. Modifier le destin d'autrui à même l'inconnu, suite à l'écoute d'un échange entre étrangers. Charnière morale et scénaristique du récit, cette discussion mènera un professeur de philosophie à un épanouissement vital absolu comme aux ennuis les plus irréversibles. Joaquin Phoenix (Abe Lucas) est ce prof vidé de tout désir vital qu'il aura pourtant tenté de réanimer par tous les moyens. Sa vie aventureuse l'aura rempli d'histoires et lui aura fauché quelques sentiments. La philosophie l'aura grisé et aura mené son existence à la décrépitude, dans l'incroyance la plus totale, dans un néant spirituel. Peu de temps après son intronisation dans une université, son charme bukowskien l'aura propulsé entre deux paires de bras, d'yeux, de jambes et de lèvres, d'âges différents. Rita Richards est une collègue en manque de passion et Jill Pollard une élève en recherche d'éblouissement. Naviguant les flots de whisky et voguant d'une femme à l'autre, Abe se perd puis se réinvente une existence en intervenant dans ce qu'il appelle la chance, le destin et ce de manière délicieusement cynique.

Si l'acte est immoral (irrationnel) - ou même le simple fait de l'envisager - c'est la défense de sa théorie qui fascine. L'homme – intelligent s'il en est – déconstruit toute pensée pour reconstruire la sienne et lui donner un sens nouveau, mordant et réfléchi. A ne plus savoir ou se situe la frontière de la vertu. Et Joaquin Phoenix de l'incarner dans toute sa complexité névrosée. Heureux dans la confrontation, malheureux dans l'humilité. Face à lui brillent deux clartés analogues. Emma Stone lumineuse au fond d'immenses yeux interrogatifs puis désapprobateurs et Parker Posey comme réinventée depuis son règne sur les nineties. Règne déchu que la directrice de casting du cinéaste n'aura pas oublié. Elle rend grâce à un personnage fané et touchant, projection inversée de sa jeune concurrente amoureuse. Elle même condamnée au même avenir d'attente, de solitude.

Mais Woody a le génie intermittent. Ici, presque incandescent. D'une scène à l'autre l'esprit s'éveille, la soif de savoir grandit, puis disparaît. Allen construit son film comme des coins de livres déchirés qu'il jetterait dans les flammes de son esprit virevoltant. A l'instar de son protagoniste, il cite, il explique, il tord, il distant parmi les plus grand penseurs (Kant, Sartre, Dostoïevski...). Bien sûr chaque instant est passionnant moralement, philosophiquement (la philosophie chez Allen se pare généralement de lumière, de simplicité) mais rarement l'entièreté du spectateur sera conviée au spectacle. C'est d'un esprit musical glissant d'une partition à l'autre que sort ce long métrage comme une chanson foutraque (le film enchaîne d'ailleurs les styles, laissant entendre une musique quasi permanente) obligeant à garder une oreille intéressée sur la malice aussi agile que frivole sans que jamais l'envie de s'impliquer émotionnellement ne se fasse ressentir.

Cet homme irrationnel a la bedonnante beauté d'un Match Point régit par la légèreté. La fin en condamne d'ailleurs toute originalité. Dans un revers du droit, le cinéaste regarde la balle fuser. Net. Un service à rejouer ou un point marqué ? Dans un rai lumineux intriguant mais mille fois usité, la réponse tombe : écrasée, broyée.

Réalisateur : Woody Allen

Acteurs : Emma Stone, Joaquin Phoenix, Parker Posey

Durée : 01h36

Date de sortie FR : 14-10-2015
Date de sortie BE : 05-08-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Août 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
[132] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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