Critique de film
Ixcanul

C’est quoi ce film ?

Après une illustre carrière en festivals (prix Alfred Bauer à Berlin, grand prix du festival de Gent), Ixcanul, premier long métrage du guatémaltèque Jayro Bustamante, s’offre une sortie conséquente dans nos salles obscures. Le film s’ouvre et se ferme sur un gros plan du visage de son héroïne, Maria. Un masque ensorcelant, comme échappé d’un autre âge, les yeux démesurément grands, la bouche sensuelle, la peau mate. Deux plans identiques, comme des parenthèses entre lesquelles nous apprendrons à lire l’énigmatique expression qu’empruntent les traits de la jeune femme. Intelligemment, la campagne promotionnelle du film s’appuie sur ce visage, susceptible d’éveiller la curiosité des spectateurs, en dehors du simple fait que l’on ne voit pas un film guatémaltèque tous les jours.

« Ici, ça ne sent que le café et le volcan »

Sur les flancs d’un volcan, grandit Maria, 17 ans, fille unique d’un couple installé sur une plantation de café. La famille y habite et y travaille mais en échange, la jeune fille a été promise à Ignacio, le propriétaire terrien de quinze ans son aîné. Insoumise, Maria décide d'offrir sa virginité à Pépé, un ouvrier agricole qui rêve de partir aux U.S.A., en espérant qu'il l'emmène avec lui.

« Je me sens comme le volcan »

Au cœur d’Ixcanul (le volcan en Cakchiquel, langue parlée par les protagonistes), de la lave en fusion, appelée à un jour semer la désolation. Au cœur d’Ixcanul (le film cette fois), c’est Maria qui palpite. Le noir volcan menace par son sourd grondement, l’héroïne mutique menace de bousculer l’ordre établi. Ceci en devenant la maîtresse de sa propre destinée. S’il aborde clairement des problématiques propres à la société guatémaltèque (notamment l’incapacité de la population maya à prendre sa place, mise de côté par sa non-maîtrise de l’espagnol officiel), Jayro Bustamante privilégie constamment le portrait de son héroïne. En marchant sur cette ligne droite, le réalisateur conduit son film en évitant constamment les sorties de routes misérabilistes et sentimentalistes. Si Jayro Bustamante prend son scénario à bras le corps et se frotte aux «scènes à faire», il s’interdit les sous-intrigues alléchantes mais trop éloignées du strict contexte de son portrait. Ainsi, la découverte de la tromperie de Maria par le futur époux est filmée en plan d’ensemble, laissant seulement les postures des comédiens perceptibles, sans dialogue intelligible.

Style

S’il nous plonge au cœur d’une société complexe et inconnue tout en refusant les excès dramatiques, Ixcanul est loin des tics d’une « tranche de vie » ou d’une esthétique documentaire. Au contraire, le film embrasse la fiction à pleine bouche. Optant pour un format scope, le réalisateur et son chef opérateur Luis Armando Arteaga, découpent très peu, privilégiant une logique de plan-séquence. Peut-être dicté par un budget restreint, ce sacerdoce prend appui sur la centralité absolue de Maria: souvent au cœur des séquences, parfois au centre des cadres (les ébats nocturnes des parents en hors champ sonore, la caméra braquée sur le visage de l’héroïne). Si les images tournées de jour sont souvent belles et le travail du cadre inspiré (laissant davantage la place à une caméra portée au fur et à mesure de l’intrigue), les scènes tournées en basse lumière souffrent d’un tournage à l’économie et brisent momentanément la magie que le film installe.

« Tu as la lumière de la vie en toi, tu es magique »

Dans Ixcanul, les hommes sont faibles, avilis par le poison nommé alcool, manipulateurs, lâches ou démissionnaires. Sous les apparences, les femmes tiennent les rennes: la mère est forte, bienveillante et décisionnaire (décider de chasser les serpents, de faire l’amour ou de marier sa fille), mais Maria, la nouvelle femme, veut davantage: choisir, disposer de son corps. Ixcanul est le portrait d’une génération charnière. Issue d’une ethnie laissée pour compte, laissée à son archaïsme, l’héroïne se cogne à des conflits trop grands pour elle. Une civilisation presque perdue où les femmes avortent à l’aide de potions ou de sauts sur le volcan, où l’imagerie catholique s’est superposée au culte animiste, où les chamanes utilisent les artifices d’un rêve capitaliste qui montre déjà ses limites (le poison venu des U.S.A. échoue à débarrasser le sol des serpents qui parasitent le travail). Si le vieux monde a tenté de composer avec le nouveau, il est malgré tout condamné à l’inadaptation, voué à disparaître. Que restera-t-il à Maria si ni le rite traditionnel ni l’industrie étrangère ne parviennent à débarrasser sa terre des reptiles ?

Mémoire

Si elle est condamnée à voir sa culture disparaître à petit feux, c’est avec l’image rassurante d’une famille soudée, blottie dans la beine d’un pick-up, que le spectateur quitte le monde bientôt perdu d’Ixcanul. Du travail de mémoire de Jayro Bustamante, subsisteront pour longtemps ses deux figures féminines: leurs déterminations, leurs visages, leurs corps. Des femmes qui emportent un film si riche derrière sa rigueur formelle et son masque d'humilité. Premier film empreint d’une rare maîtrise, fort d’un sous-texte politico-social marqué sans jamais prendre le dessus sur ses personnages, Ixcanul s’achève au bout d’une heure trente avec le sentiment, rare, de laisser des personnages partir trop tôt.

Durée : 1h31

Date de sortie FR : 25-11-2015
Date de sortie BE : 25-11-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Novembre 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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