Critique de film
Jacky au royaume des filles

Jacky c'est Cendrillon transposée dans une société imaginaire, mélange des pays musulmans où a vécu Riad Sattouf et d'un monde totalitaire clos sur lui-même à la fois arriéré et futuriste. Le pays s'appelle Bubune et ce sont les femmes qui dirigent, un état matriarcal aussi extrême que le sont ses homologues masculins, bien réels, eux. Dans ce négatif des mondes arabes - pardonnez ce raccourci grossier, je ne suis ni expert, ni là pour développer cet aspect du film - évolue Jacky, que tout le village veut marier mais qui a promis son coeur à la fille de la Générale. The rest is History comme on dit.

Jacky est drôle, c'est un fait et partant de ce postulat ô combien objectif, le film est une réussite. Dans la lettre qu'il a écrite aux spectateurs de la première projection publique du film, Riad Sattouf avouait s'être demandé pourquoi d'aucuns prenaient fatalement en sympathie Cendrillon, à la personnalité si effacée alors que les deux demi-soeurs, haïes, étaient quand même beaucoup plus fun. Le réalisateur n'a pas choisi de centrer son histoire sur les deux "soeurs" certes mais de furieusement donner du corps à son Cendrillon. On se dit que Vincent Lacoste a dû s'imposer comme une évidence au vu de l'extrême qualité de sa performance, voire même qu'il a inspiré Riad Sattouf pour le projet. Emouvant, drôle, décalé, précis, l'acteur est une merveilleuse locomotive qui embrasse son personnage, ne le lâche jamais et parvient à donner une épaisseur à Jacky sans jamais en faire trop. Il est la lumière que l'on suit des yeux sans se lasser, une lueur qui a la classe de ne pas laisser ses partenaires dans l'ombre. Car Michel Hazanavicius mis à part, le reste du casting est divin, les rôles donnant l'impression d'avoir étaient écrits en hommage à leurs interprètes.

Tout le monde cabotine un peu, comédie oblige, mais les performances sont maitrisées, canalisées comme pour donner le nectar du jeu comique de chacun. Ainsi Sattouf offre à Bourdon l'occasion d'être irrésistible comme à la grande époque (le contraste avec Llovsky est jouissif) et se permet de nous rappeler un léger détail: Anémone est hilarante. Sa prestation de dictatrice croulante est une bénédiction. Plus généralement, le travail d'orfèvre se fait ressentir derrière chaque mimique, dialogue ou élément du décor mais Riad Sattouf libère intelligemment cette masse d'efforts et d'obsessions pour laisser le film devenir léger, libre et le message n'en devient que plus percutant. Percutant car il est constat et non démonstration, et l'inversion des genres dans cette Bubune imaginaire devient une idée fantastique, qui se s'épuise jamais.

Néanmoins, passé la première demi-heure, il apparait clairement que le film hésite entre un délire total et une histoire plus construite, oscillant entre humour et grands sentiments. Sattouf aurait dû trancher et ce qui était légèreté bienvenue devient frilosité, laissant le spectateur perplexe quant à l'endroit où veut nous emmener le réalisateur. Ne pas tomber dans le prétexte comique absolu tout en tournant un film crédible (à l'inverse de Mission Cléopatre) est une idée plaisante. Seulement l'enjeu dramatique est faible, la mise en scène est sans réelle fougue et le film ronronne assez vite. Le faux rythme de Jacky finit par nous faire un peu décrocher de cette histoire d'amour improbable mais inévitable et le clin d'oeil à "Soleil vert" tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, nous laissant peu concernés. Sattouf prend le risque de nous laisser encore plus sur le carreau avec un final délirant à l'aspect WTF qu'on ne sait comment traiter, aussi osé et intéressant soit-il. C'est sans doute cette attirance/répulsion qu'a le réalisateur envers le drame, le pathétique ou la gêne qui l'empêche d'oser pleinement (je dis bien pleinement) des scènes qui auraient pu être poignantes ou franchement dérangeantes. Au lieu de ça, les intentions plus complexes n'éclosent pas totalement et la consistance du film s'en voit altérée.

En ça le deuxième film de Riad Sattouf est critiquable, décevant pour certains mais l'essentiel est là. Le rire est abondant, le message est passé et surtout, j'ai vu une oeuvre qui, dans sa manière de s'adresser à moi, ne ressemble à aucune autre.

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : 29-01-2014
Date de sortie BE : 29-01-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 16 Novembre 2013

AUTEUR
Jérôme Sivien
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