Critique de film
Jauja

Le cinéma de Lisandro Alonso m’était inconnu, 7e art riche et infini dans les routes balisées duquel on peut se perdre, ne plus trouver de goût ou de sens à voir se répéter à l’envi des scénarios carrés, mais où l’on peut parfois échouer un peu par hasard, alors qu’on ne s’y attendait plus... Dans des chemins de traverse, de l’indépendance à l’art et essai, de la série B à l’OVNI comme on dit… Jauja est un de ces chemins, épuré, baigné de l’éclatante lumière de la Patagonie, à l’époque où, à la fin du XIXème siècle, les espagnols battaient campagne ou génocide, devrait-on dire, contre les populations indigènes. Dans ces décors de nature vierge, Lisandro Alonso réalise un film épuré, une longue quête où bientôt les temporalités sont comme reliées par un cordon aquatique, source de vie et d’imaginaire.

Tout démarre par un plan fixe, ceux qui suivront le seront tout autant, format étrange, presque carré, photographie légèrement délavée où une jeune fille danoise et son père conversent sur leur présence dans cette terre présupposée d’abondance. Elle s’ennuie, attirant malgré elle les convoitises de tous les militaires du coin, son père comme seul protectorat, lui le danois, capitaine et ingénieur, transporté sur cette terre de feu pour constater la sauvagerie des hommes. Mais tout autour c’est pourtant l’eau maternelle qui reprend ses droits, source de vie et chemin de liaison entre les époques. Un officier qui se masturbe dans une flaque d’eau peu profonde à marée basse, un homme qui boit une eau boueuse, une gourde dans une source d’eau claire, un cheval qui épanche sa soif dans une rivière. Sur ces chemins de perdition, l’eau relie les hommes et les soulage. Elle reste leur seul lien vers la vie quand tout autour se désertifie.

Difficile de saisir dans cette œuvre poème et tellurique ce qui anime le réalisateur, comprendre ce qu’il cherche à représenter ou définir. L’œuvre minimaliste semble décrire à chaque scène un détail de l’histoire qui deviendrait par la force de l’évocation presque généraliste, englobant l’Histoire des hommes dans cette région. La jeune fille songe et rêve d’un monde libre où elle fuguerait avec un jeune militaire, découvrant la sexualité sur une terre vierge. Le film connaît ses longueurs, éprouve aussi par sa vérité indéchiffrable. Mais au bout de l’épreuve, western revisité, opère la magie dans un décor presque féérique où Alice se réveillerait d’un profond songe aux fantasmes débridés. Un peu comme si l’histoire du monde était contenue dans une mémoire qui traverse les époques et que le sang qu’on avait fait couler glissait encore dans nos veines et dans celles de nos fidèles compagnons.

Jauja est une expérience de cinéma rare, une de celles où l’on se découvre petit à petit, encore faut-il avoir la patience de pénétrer la sécheresse des plans fixes, merveilleusement composés, mais prenant parfois la pause comme pour asseoir leur intelligence diégétique.

Durée : 1h48

Date de sortie FR : 22-04-2015
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 25 Mars 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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