Critique de film
Jeune et Jolie

Le thème de la prostitution volontaire chez les adolescentes a déjà été abordé à de nombreuses reprises au cinéma. Le récent Slovenian Girl l’avait mis en scène en lui trouvant d’ailleurs une justification financière. Dans Jeune et Jolie, ce n’est pas tout à fait la même chose. Même si Isabelle (Marine Vacth) accumule les billets comme un butin, artifice du succès, elle ne semble pas uniquement motivée par cela. Ozon dépeint d’ailleurs un milieu bourgeois aisé dans lequel la recherche de personnalité, la mélancolie et la spontanéité frondeuse sont autant de raisons de défiance face à l’autorité parentale que l'avarice. La psychanalyse à laquelle on la contraindra pour la soigner dévoilera évidemment un œdipe mal digéré et une absence de figure paternelle mais la vraie raison est ailleurs. Elle est aussi insondable qu’évidente, Isabelle se construit dans le regard de l’autre et par projection narcissique elle découvre qu’elle détient le monde entre ses cuisses ce qui lui donne un pouvoir et lui crée une personnalité qui lui font défaut.

On démarre d’ailleurs le film par une jolie ouverture où l’on observe en caméra subjective le corps d’une jeune femme sur une plage. Alors qu’on s’imagine en voyeur estival, le réalisateur nous prend à revers. La paire de jumelles appartient au petit frère d'Isabelle, témoin comme le spectateur de la naissance du gouffre qui va saisir l’héroïne, gouffre auquel elle n’était ni destinée ni condamnée mais dans lequel elle s’enfonce avec effronterie. Ozon abandonne rapidement cette piste voyeuriste même si le spectateur le reste par définition tout au long du film. Il s’aventure sur le thème plus large de la famille avec beaucoup de réussite et de la relation de défiance à la mère (parfaite Géraldine Pailhas). Il enfonce quelques portes ouvertes, à l’image de ce poème de Rimbaud « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans » récité par les camarades de classe d'Isabelle face caméra façon docu. Il tente la pirouette finale en chevauchant momentanément la romance avant de l’abandonner. Il joue avec nous et le jeu est ludique.

L’été, la jeunesse, la révolte sourde, les thématiques d’Ozon pré-poticheries sont en place. Mieux le film se double d’une dimension sensible assez rare chez lui. Il trace avec justesse le portrait d'une jeune ado découvrant la sexualité en devenant une autre. A cet égard la scène du dépucelage est magnifique, Isabelle s'y dédouble et une seconde version d'elle, détachée comme lors d'une mort immininente, observe son corps abandonné sous celui d’un jeune copain de vacances, elle quitte ce corps qui ne lui appartient plus tout à fait, dont elle ne reconnaît plus les limites, les deux Isabelle s’observent en transparence. La grande réussite de Jeune et Jolie c’est cette analyse pointue du narcissisme adolescent, se créer une personnalité parce que celle dont on hérite physiquement et socialement ne nous définit pas totalement. Pour être il faut provoquer un corps qui nous échappe. L’interprétation de la ravissante Marine Vacth est saisissante de justesse, Ozon l’a mise en valeur et l’a parfaitement dirigée, elle est cette jeunesse qui se crée et pense détenir la clé du monde en se refusant à l’amour. Car c’est l’absence de sensation qui la condamne à agir finalement et à pousser son corps à se livrer à cet exercice d’abandon contrôlé. Elle le dira d’ailleurs aux flics (scène assez malheureuse qui rappelle les interrogatoires de Polisse avec une petite morale bien sentie en filigranes) « Sur le moment je ne ressentais rien, c’est en revenant chez moi et en y repensant que je comprenais ce que je venais de faire ».  Sur cette thématique et tout en subtilité Ozon réussit son film et tire de sa mémoire le portrait des atermoiements de l’adolescence en les nimbant d’érotisme. Un film aussi agréable à regarder qu'à réinventer dans la mémoire, des Isabelle j'en ai croisé quelques-unes dans mon adolescence, elles avaient le regard frondeur et vide à la fois.

Durée : 1h34

Date de sortie FR : 21-08-2013
Date de sortie BE : 21-08-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Lucie
01 Septembre 2013 à 18h14

je viens de voir le film et je partage totalement votre analyse. Un excellent film d'Ozon, bien meilleur que le précédent. Une réussite quasi totale ( à part la niaiserie rimbaldienne récitée par les ados, comme vous le signalez et qui apparaît comme une verrue dans ce film hautement maîtrisé )
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 17 Mai 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
[888] articles publiés

Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES