Critique de film
Jimmy P.

Jimmy Picard (Benicio Del Toro), un indien Blackfoot qui vient de rentrer de la seconde guerre mondiale après avoir combattu en France est admis dans un hôpital militaire du Kansas parce qu’il souffre de cécités temporaires, de perte d’audition et de vertiges. Les médecins ne trouvent aucune cause physiologique à son mal. Ils diagnostiquent une schizophrénie et Jimmy est enfermé dans l’aide des malades mentaux de l’hôpital. Alors qu’il semble tout à fait sain d’esprit, la direction de l’hôpital choisit de faire appel à un anthropologue et psychanalyste de renom, Georges Devereux (Mathieu Amalric). Ce dernier va alors progressivement remonter à l’original du mal et déceler chez Jimmy des souffrances psychiques multiples largement refoulées.

Arnaud Desplechin réalise un film brillant à bien des égards. Jimmy P. a une filiation évidente avec le cinéma américain des années 70. Il est étonnant de voir un français s’approprier à ce point le style « historique » du cinéma outre-Atlantique. Il le dote, qui plus est, d’un scénario complètement à l’unisson d’une véritable psychanalyse. Construit sur une succession de séances de thérapie, le film parvient à l’aide de dialogues ciselés à retranscrire toute la puissance libératrice du langage. Devereux s’attarde d’abord à aborder l’histoire des ethnies indiennes par le verbe et la spécificité de la langue. C’est la dimension ethnologique qui sert de point d’appui au traitement. Ensuite et avec tact il amène cet homme avare de parole à abattre les défenses du secret. Jimmy P. est un patient agréable. Il ne s’oppose jamais aux questions, ne les évite pas, n’élude aucune piste tangible. Naturellement l’enfance est passée au scalpel de l’analyse. La pensée automatique, les rêves sont autant de moyens de pénétrer les zones d’ombre d’un homme qui est persuadé d’avoir enfoui son âme à la guerre.

La mise en scène de Desplechin fait des merveilles. Elle navigue entre des séquences de champ contre-champ où les deux protagonistes se répondent dans un mano à mano d’une grande douceur et d’un respect mutuel qui évite de tomber dans le piège de l’opposition simple des caractères. C’est la diction qui nourrit ici le rythme du film et qui lui sert de fil rouge. Devereux est un homme enthousiaste, habité d’une fièvre anthropologique et d’un phrasé nerveux. C’est la passion de la résolution qui le guide, passion irrépressible. Jimmy P. est un indien introverti qui parle modestement, d’une voix assurée mais discrète. A l’image d’une position en retenue qu’il a dû endosser dans un pays qui le rejette et l’enferme dans un hôpital qu’il considère comme carcéral. Le rapport avec les réserves dans lesquelles ce qu’il reste de son peuple a été condamné à survivre, comme autant de fantômes d’un passé génocidaire, est évident. En filigranes de la psychanalyse visuelle et auditive, Desplechin ravive le souvenir de cette histoire honteuse. Par le cas d’espèce, il touche à l’universalité.

Si le classicisme du cadre dans les scènes de thérapie frappe par son implacable efficacité narrative, les scènes de rêves apparaissent comme autant de tableaux surréalistes où le patient rejoue ses traumas. Le pauvre Jimmy P. a tout traversé et a tout fuit. C’est cette fuite qu’il faut à présent remonter, abus de la petite enfance, échecs amoureux, drame fondateur retranscris avec l’intelligence du hors champ. Desplechin n’abuse d’aucun voyeurisme, il laisse la parole combler l’absence visuelle du hors champ. La relation entre les deux hommes évolue sur le mode du transfert et Devereux ouvre lui aussi quelques brèches sur ses propres errances. La fin du film n’accouche d’aucune surprise, c’est là toute son intelligence. On pourra lui reprocher son ton intellectualisant et sa relative austérité, sa lenteur pourtant nécessaire. C’est avant tout un film qu’il faut accepter au même titre que le patient doit reconnaître l’hypothétique crédibilité de la psychanalyse s’il veut guérir.

Rarement un film n’a aussi bien illustré la psychanalyse et réussit à la rendre aussi visuelle et passionnante. Devereux guérit Jimmy Picard parce qu’il s’en sent capable, mais aussi parce qu’il a besoin de taire ses propres démons. Avec pudeur et intelligence, le réalisateur français réalise un film américain qui par la psychanalyse parvient à faire le mea culpa du pire épisode de son histoire mais surtout il parvient à mettre des images sur le passé d’un homme qui a tout traversé et tout vécu mais qui pourrait être nous. Jimmy P. est un indien d’Amérique partit libérer l’Europe alors que sa prison mentale ne lui avait laissé aucun répit sur sa terre natale. Cet homme doux et bon a vécu ce que tout homme traverse dans sa vie, une succession de traumatismes qui ont fini par transformer sa vie et définir une nature qui ne lui appartient plus totalement, ce sont les symptômes qui le ramènent vers la lumière. On peut reste étranger à ce film si l’on estime que son traitement et son sujet sont ringards mais on doit reconnaître qu’il n’y a pas beaucoup de films contemporains qui embrassent leur sujet avec autant d’honnêteté.

Durée : 1h54

Date de sortie FR : 11-09-2013
Date de sortie BE : 11-09-2013
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marielle issartel
20 Mai 2013 à 00h54

Cette critique est terriblement attirante, même si la psychanalyse ne guérit, comme disait Lacan que "par surcroît".... Mais Desplechin n'est pas Lacan, c'est un cinéaste qui aime ses personnages et ses acteurs. Il revient enfin !

pitu
19 Mai 2013 à 22h55

bon la bande annonce est très cliché, j'espère que le film est mieux!
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Critique mise en ligne le 19 Mai 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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