Critique de film
Joe

Malgré toute la sincérité que les cinéastes peuvent y apporter, réaliser l’adaptation d’un roman qu’ils chérissent reste un exercice particulièrement périlleux. Nul doute que David Gordon Green (réalisateur de Prince Of Texas) et le scénariste Gary Hawkins aiment profondément l’œuvre de Larry Brown, l’auteur de Joe, un roman publié en 1991. Parfois comparé à William Faulkner, inspiré par Cormac Mc Carthy, Larry Brown décrit un Sud des Etats-Unis dur, délabré, abandonné de tout romantisme, hanté par des laissés pour compte en tous genres. Le tout dans un style sec et réaliste. Originaire lui aussi du Sud des Etats-Unis, David Gordon Green a réussi à convaincre Nicolas Cage de baisser drastiquement son salaire pour camper le fameux Joe. Du même coup, l’acteur soigne sa crédibilité abîmée auprès de la jeune garde du cinéma indépendant américain.

De nos jours au fin fond du Texas, Joe engage des ouvriers journaliers pour empoisonner des arbres. Le soir, il s’assomme de boisson devant la télé. Gary (Tye Sheridan), un gamin de 15 ans, vient lui quémander du travail. Pourtant enfoui sous une carapace bien épaisse, le cœur de Joe va se réveiller. Il prend Gary sous son aile et devient malgré lui un modèle paternel. De son côté le géniteur de Gary, irresponsable et alcoolique, s’enlise un peu plus chaque jour dans la marginalité.

Le Sud bien bou(s)eux, la présence du jeune Tye Sheridan, le thème du père de substitution…  La comparaison est inévitable entre Joe et Mud de Jeff Nichols, sorti il y a quelques mois. Pourtant, les points forts qui ont fait la réussite du film de Jeff Nichols manquent ici cruellement à l’appel.

Malgré ou à cause de sa source littéraire, le premier défaut de Joe, c’est son écriture chaotique. Le scénario de Mud est d’un classicisme maîtrisé, déroulant (un peu trop) longuement l’évolution sensible et précise de son récit, qui converge vers le point précis où le personnage de Mud achève sa cavale. À l’inverse, Joe s’égare. Entre Joe et son protégé Gary, David Gordon Green ne choisit jamais de personnage central. Le réalisateur filme même une longue scène mettant « en vedette » le père de Gary. Cette scène désagréable est d’ailleurs problématique à plusieurs points de vue (j’y reviendrai). De toute évidence, ce choix ne fait pas avancer le récit. Mais quel récit au juste ? Est-ce vraiment la relation entre Joe et Gary qui intéresse David Gordon Green ? Le scénario de Joe se disperse trop pour que le spectateur puisse l’affirmer sans hésitation.

Par contre et sans aucun doute possible, la peinture d’un Sud des Etats-Unis peuplé de marginaux inspire beaucoup plus le réalisateur. D’abord, il y a les ouvriers employés par Joe et leurs accents à dégrossir à la machette. Et puis, il y a l’autre: un méchant d’opérette avec cheveux gras, dents pourries, cicatrices grossières sur un faciès luisant de sueur. Avec une complaisance décomplexée, David Gordon Green surcharge la description appliquée d’un quart-monde white trash. La palme revient sans nul doute à la famille du jeune Gary : c’est bien simple, à côté la famille de Killer Joe passe pour les Rothschild. Si le film de William Friedkin est caricatural, c’est avant tout une comédie noire. Malgré son déchaînement de détails sinistres, Joe est un film très sérieux. Dans cette veine, la longue scène qui concerne le père de Gary est un zénith. Inutile dans un film sur les rapports père-fils, c’est le clou du spectacle d’un film qui se déchaîne dans le sordide.

Dans Mud, Jeff Nichols choisit le format Scope pour un découpage réfléchi, privilégiant les plans fixes ou les mouvements d’appareils lents et amples. En bref, sa mise en images est au service du récit plutôt que du style. Pour Joe, David Gordon Green utilise beaucoup la caméra à l’épaule (d’où un format moins large qui diminue l’effet shaky-cam). Plusieurs scènes sont tournées librement à l’épaule, en changeant de focale entre les prises. Le monteur se dépatouille ensuite avec le résultat. Contrepied total de Jeff Nichols, David Gordon Green préfère recourir à une batterie d’effets de post-production plutôt que de faire naître le sens de son film sur le plateau, avec ses acteurs. Ainsi, pour figurer une simili connexion mystique entre Joe et Gary, le réalisateur recourt à un montage alterné surligné de ralentis et d’effets sonores vrombissants. Loin d’être payant, ce système confine au ridicule. Tout comme de vaines tentatives de coller des sparadraps de voix-off sur-signifiantes sur une narration brinquebalante.

« Tant que je me maîtrise, je reste en vie… ». En changeant de registre, Nicolas Cage s’impose comme le seul gagnant de Joe. La clé de son personnage, c’est de contenir sans cesse sa rage. Caché derrière une barbe, l’acteur réprime les extravagances tant moquées par le passé. Délicieuse ironie, au milieu d’un film qui souffre d’une réalisation excessive et d’un scénario azimuté, soit des défauts qu’on lui prête d’ordinaire, Nicolas Cage mise sur l’intériorité, et retrouve un peu de grâce.

Durée : 1h57

Date de sortie FR : 30-04-2014
Date de sortie BE : 30-04-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 28 Mars 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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