Critique de film
Joy

« Transformer l’ordinaire en extraordinaire »… David O. Russell (Happiness Therapy, American Bluff) n’aime rien tant que conter des histoires bigger than life, plonger ses héros du quotidien dans un environnement qui, a priori, n’est pas le leur. Pas étonnant que le destin de Joy, mère célibataire devenue une brillante femme d’affaires à la tête d’un empire d’un milliard de dollars, lui soit tombé entre les mains. Très (trop) premier degré, cette success-story à l’américaine, ode à la créativité et à l’accomplissement de soi, séduit d’abord par sa capacité à saisir un portrait de femme en cours d’émancipation, mais le tourbillon incessant imposé à son héroïne de « conte de fées », trop fabriqué, la prive progressivement d’une quelconque vérité émotionnelle.

Une success-story à l’américaine, bigger than life

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les films de David O. Russell aiment à placer leurs personnages face à des défis : récupérer le trésor de Saddam Hussein dans Les Rois du désert (1999), se reconstruire malgré les obstacles dans Happiness Therapy (2012)… Avec Joy, le réalisateur s’attaque au défi ultime : l’édification d’un véritable empire à travers l’accomplissement de soi. Librement inspiré de la vie de Joy Mangano, le film raconte les succès et les déboires, sur 40 années, de cette femme issue d’une famille ouvrière, dont l’invention de la « serpillière magique » fit d’elle une self made woman accomplie et riche. On peut débattre de la vision de la réussite (devenir riche) suggérée par le film, mais Joy est d’abord une ode à la créativité, aux idées, à l’accomplissement de soi, à la manière d’un « conte de fées ». Joy est une Cendrillon des temps modernes, avec famille dysfonctionnelle, demi-sœur jalouse et grand-mère aimante à la clé. Et lorsqu’elle décide de prendre sa vie en main, elle est propulsée dans un tourbillon qui la révèle à elle-même.

Un portrait de femme kaléidoscopique

La force du film, c’est en effet cette capacité à saisir le kaléidoscope que constitue l’identité de son héroïne, à la fois créatrice, businesswoman, mère, matriarche même. Le cinéma de David O. Russell est un cinéma champagne, un cinéma qui pétille (à son meilleur). Ici, la mise en scène et le montage, nerveux, sont au service du bouillonnement identitaire et créatif de Joy. Tout comme le rythme impulsé par la musique, très présente. Et Jennifer Lawrence possède une énergie qui colle aux ambitions d’un tel personnage.

Des archétypes assez plaisants, mais pas des personnages

D’où vient alors que ce foisonnement intérieur et visuel ne passe pas la barre de l’émotion ? De la conduite du récit lui-même. Fable ou réalisme, David O. Russell n’assume pas entièrement ses choix. Son héroïne, à l’image de tous les personnages secondaires, perd progressivement le lien avec la réalité et donc le fil émotionnel. Le cinéma de David O. Russell ne connaît pas les ruptures de rythme, c’est sa principale faiblesse. La simplicité, l’épure sont parfois nécessaires pour asseoir un personnage, même dans un film formaté pour les Oscars. Si la vision de la famille, vue à la fois comme vecteur et limite aux ambitions de la jeune femme, est intéressante, on s’attache difficilement à ces personnages secondaires qui manquent de nuances et ne sont que des faire-valoir pour Joy. Et la trajectoire de Joy elle-même est finalement trop fabriquée pour réellement émouvoir. Acquérir de l’assurance ne peut se limiter à se couper les cheveux et porter des lunettes de soleil. Sa transformation en femme d’affaires impitoyable apparaît ainsi peu crédible.

Une conception ambiguë du féminisme

David O. Russell compare son film à Alice n’est plus ici (Martin Scorsese, 1975) qu’il considère comme son « précurseur cinématographique ». Si les thèmes sont communs (comment concilier réussite personnelle et professionnelle), les deux films sont pourtant opposés dans leur manière de traiter la réussite au féminin. Quand Martin Scorsese trouve de l’épaisseur dans la simplicité, David O. Russell finit par épuiser ses personnages dans un traitement schizophrénique. Plus encore, malgré sa réussite, tout ramène le personnage à son identité de femme au foyer. Ironie consciente ou non, c’est l’invention d’un produit destiné aux ménagères qui permet à Joy de fonder son empire. Triomphe de la femme ou du capitalisme ? Chacun se fera son idée.

Guillaume Saki

Durée : 1h58

Date de sortie FR : 30-12-2015
Date de sortie BE : 13-01-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Marie-Cécile
02 Janvier 2016 à 17h57

Très, trop américain, cousu de fil blanc mais la fraîcheur de JOY et l'arrivée impromptue de Bradley Cooper donnent un peu de modernisme, comparés aux autres personnages année 70 très, trop américains. Un bon film pour la télé.
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Critique mise en ligne le 02 Janvier 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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