Critique de film
Julieta

En adaptant plusieurs nouvelles d'Alice Munro, Pedro Almodovar retrouve sa passion des femmes et façonne un mélodrame qui fait résonner les larmes de Cecilia Roth dans Tout sur ma mère et celles de Marisa Paredes dans Talons Aiguilles. Julieta se dessine comme un retour aux sources du cinéaste espagnol, qui enlace ici ses thèmes de prédilection avec un classicisme ardent. Alors, le film s'esquisse et s'invente personnification sublime du regret et de la culpabilité.

Hitchcock comme invité d'honneur 

Même si Almodovar puise essentiellement dans ses propres créations cinématographiques, il n'hésite pas à se plonger dans l'héritage solide de l'indétrônable maître du suspense, Alfred Hitchcock. Almodovar emprunte les codes du cinéaste anglais et les sculptent comme une matière facilement et étrangement malléable, semblable à l'argile sensuel utilisé par le personnage d'Ava. On retrouve alors un train comme décor d'un huis clos dramatique, une Rossy de Palma grimée qui prend des airs de Madame Danvers dans Rebecca, une femme qui remplace l'autre … Et des mystères. Mais, n'en déplaise à Monsieur Hitchcock, l'hommage n'est pas entier : en effet, chez Almodovar, ce sont les femmes les uniques maîtresses de l'intrigue.

Un récit mythologique 

Julieta embrasse le classicisme sans tabou. Son étreinte est si forte que s'en écoule un symbolisme puissant et déroutant d'émotions. Le personnage de Julieta enseigne la mythologie et la philosophie des langues mortes. C'est à travers ce qu'elle conte et le déroulement de l'intrigue qu'Almodovar peint la fatalité d'être humain, la souffrance d'être mortel. Julieta raconte que toutes les qualités sont offertes aux Dieux, et qu'il ne reste plus rien pour les hommes. Les femmes du film se font alors martyres d'une cause précise : celle de ne pas être déesses. Mais, éternel amoureux de l'éventail infinie de féminités, Almodovar les filme tout de même comme des divinités, aux seules faiblesses d'être humaines. Et, quoi de plus mythologique qu'une telle malédiction ? Celle de Julieta, qui semble naître dans le train par une fusion brûlante entre l'amour et la mort, s'associe avec les éléments - l'eau notamment - et vient se déchainer contre les personnages.  

Au cœur de cette mythologie modernisée plane une ombre de fantastique. Le cerf au ralenti, la mer endiablée et le double de Julieta dans l'espace temporel n'effacent pas le naturalisme du mélodrame mais lui soufflent une poudre de sub-lime, des paillettes au delà des limites de la réalité.

La douleur de l'absence magnifiée 

Ce qui fait la virtuosité de Julieta émane de l'aura de l'absence. Almodovar fait alors de la souffrance du manque une toile, entre art pompier, naturalisme et icônes kitsch. Dans le décor, on constate des morceaux manquants, comme sur les sculptures d'Ava. Sur le mur d'un appartement   sans meuble, le portrait d'un homme blessé. Tout semble annoncer et symboliser le vide, un vide funeste et destructeur tapis dans l'ombre blanche de l'arrière plan. C'est avec sa subtilité de maître, entre pudeur et légère outrance, qu'Almodovar peint les adieux, volontaires ou non, et l'émotion gravit son apogée en musique, pendant les derniers instants : un paysage ensoleillé et la voix suppliante de Chavela Vargas suffisent pour l'épilogue, ultime moment transcendant de beauté. 

Dans Julieta, aimer devient la plus belle des douleurs :  Si tu t'en vas, mon monde s'effondrera, chantent les larmes de Chavela Vargas au rythme des cœurs battants d'un public (pour la plupart) bouleversé.

 

Durée : 01h39

Date de sortie FR : 18-05-2016
Date de sortie BE : 18-05-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 19 Mai 2016

AUTEUR
Alice Carlos
[16] articles publiés

Fascinée par l'impression de réalité procurée par l'image cinématographique, ce qui me captive encore pl...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES