Critique de film
Jusqu'à la garde

Le souffle court. Le lourd silence qui accompagne le générique de fin de Jusqu’à la garde est emblématique de sa réussite formelle. Violence sourde, malaise et tension irriguent ce drame familial qui voit un couple qui divorce se disputer la garde de leur plus jeune fils, Julien (11 ans). Du huis clos judiciaire (scène introductive) au cauchemar domestique (irrespirable séquence finale toujours en huis clos), le premier film de Xavier Legrand impressionne d’abord par sa maîtrise. Doublement primé à Venise (Lion d’argent du meilleur réalisateur et Lion du futur du meilleur premier film), Jusqu’à la garde est une variation efficace sur le thème de l’enfermement physique et mental.

L’expression « s’enferrer jusqu’à la garde » traduit parfaitement cette idée d’enfermement, de peur, de piège tendu prêt à se refermer sur sa victime. Mais qui est la victime dans cette histoire ? La femme qui accuse son mari de violences ? Le mari, dont les droits de garde pourraient être bafoués ? L’enfant, dont le ressentiment contre son père est peut-être manipulé ? Puisqu’on ne connaît rien des personnages, toutes ces questions nous traversent dans une première séquence admirable située dans le bureau de la juge. Comme dans Une Séparation (Asghar Farhadi), la mise en scène minimaliste de Xavier Legrand nous place dans la position du juge, révélant la parole de l’enfant, écoutant alternativement les avocats puis les parents eux-mêmes. « Lequel ment le plus ? », s’interroge même la juge, redoublant notre propre questionnement. Formidable séquence introductive filmée dans la durée (des discours comme des silences) et dans la solennité du moment décisif. Comme dans un documentaire de Raymond Depardon, Xavier Legrand donne une voix (et donc une dignité) aux deux parents et à leurs représentants judiciaires. Tous sont sur un pied d’égalité, le jugement est forcément rendu difficile par la fragilité des éléments de preuve de mauvais traitements fournis par l’accusation (le film rejoint en cela l’actuel mouvement de libération de la parole des femmes autour des accusations de harcèlement sexuel). On est dans un lieu judiciaire où la vérité est censée triompher, mais le doute nous tenaille et nous maintient sur nos gardes.

Le problème, c’est qu’une fois passée cette brillante séquence d’exposition, le doute ne tient pas longtemps. L’ambiguïté autour des parents s’estompe rapidement, nous sommes dans le schéma ultra-classique et manichéen de la victime et du bourreau. En fait, Xavier Legrand privilégie l’efficacité à la complexité de la construction de ses personnages, c’est le principal reproche qu’on peut lui faire. Mais il le fait avec une maîtrise de ses effets qui impressionne malgré tout. Antoine (le mari) cherche à regagner une emprise sur sa femme par tous les moyens, et son fils reste le meilleur moyen d’y parvenir rapidement. L’affiche du film, d’ailleurs, ne s’y trompe pas, représentant Julien de dos : à sa gauche, sa mère (qui le regarde) ; à sa droite, son père (tourné vers sa mère). En une image, tout est déjà dit sur les relations entre ces trois personnages. Au centre de ce conflit parental, il y a l’enfant.

L’enfance blessée inspire les cinéastes. Que l’on pense aux films des frères Dardenne (Thomas Gioria fait un peu penser à l’enfant du Gamin au Vélo) ou plus récemment au drame russe Faute d’amour (Andrey Zvyagintsev, César 2018 du meilleur film étranger et Prix du Jury à Cannes 2017) ou à Eté 93 (Carla Simón). Victimes de la violence des adultes et qui doivent trouver en eux des mécanismes de défense pour y faire face. Comme celui de Laia Artigas dans Eté 93, le visage de Thomas Gioria est le cœur battant de Jusqu’à la garde. En long plan serré et fixe dans la voiture de son père, Xavier Legrand parvient à y capter ce sentiment de peur qui parcourt l’ensemble du film. Une mise en scène qui enferme les personnages (travellings avant/arrière, plans resserrés, etc.), l’utilisation des sons du quotidien (alarme de voiture, bruit d’ascenseur, etc.), le film maîtrise de bout en bout l’installation d’une réalité anxiogène et la montée progressive de la tension jusqu’à un final qui tourne au film d’épouvante. Kubrickien (Shining est une référence évidente), mais toujours ancré dans une réalité très concrète.

Cette réussite, le film la doit aussi à deux magnifiques acteurs, déjà présents dans le court-métrage Avant que de tout perdre, sorte de prologue à ce premier long. Léa Drucker, bloc de maîtrise, d’une justesse impressionnante ; Denis Ménochet, ogre parfait, monstre idéal. Trop idéal, peut-être… Xavier Legrand maîtrise son programme sans jamais en dévier et privilégie l’efficacité à la complexité, à l’ambiguïté. Il en oublie parfois que le cinéma est aussi l’art de la nuance et tient à développer une intrigue secondaire trop tarabiscotée (la fille serait sur le point de reproduire les mêmes erreurs que sa mère…). Dommage, en voulant cerner de façon trop programmatique tous les aspects de son sujet, Jusqu’à la garde, film étouffant et efficace, perd un peu de sa puissance d’évocation.

Durée : 01h33

Date de sortie FR : 07-02-2018
Date de sortie BE : 21-02-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 04 Mars 2018

AUTEUR
Guillaume Saki
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