Critique de film
Kairo

2001. En pleine résurgence du cinéma d'horreur asiatique, nombreux sont les films qui furent éclipsés par le Ring d'Hideo Nakata, et qui périrent dans les limbes de la série Z. D'autres contribuèrent à renouveler le genre. Après son thriller fantastique Cure, Kiyoshi Kurosawa entreprit de réinventer le mythe du fantôme moderne, en s'inspirant du manga Lain de Ryutaro Nakamura, narrant l'histoire d'une adolescente morte, errant sur le réseau internet. Récompensé par le prix FIPRESCI à Cannes dans la sélection Un certain regard, avant d'être salement lifté par la chirurgie US cinq ans après, Kaïro se présente comme une fable cauchemardesque sur la désintégration de l'individu et l'isolement de notre société contemporaine face à l'émergence des nouveaux moyens de communication.

Le Pitch

Tokyo. Tout commence par le suicide de Taguchi, étudiant en informatique, qui laisse pour testament une disquette contaminée par un virus. En parallèle, des phénomènes étranges se propagent via les réseaux informatiques et prennent peu à peu le contrôle des ordinateurs, diffusant sur l'écran différents contenus relatifs à la présence de fantômes. Face à une augmentation croissante de disparitions, plusieurs étudiants vont tenter de comprendre une situation qui va dégénérer en chaos absolu.

Ghost.exe

Kaïro signifie "circuit fermé"; comprenons ici un dispositif incontrôlable qui se met en marche sans l'intervention de l'homme. En plein essor de l'ère internet, le scénario de Kurosawa présente ici l'existence d'un monde parallèle au nôtre, où l'espace ne suffit plus pour contenir les âmes des morts, condamnées à repeupler notre univers par le biais des réseaux de télécommunications. Brouillage d'images, connexion automatique, appels téléphoniques, chaque signal émis manifeste l'entrée d'un spectre en détresse, issue fatale pour celui qui tentera d'établir un contact physique, finissant lui-même par disparaître ou se suicider. Rythmant l'histoire plus que le montage, qui par souci de réalisme et d'uniformité, enchaîne parfois un peu trop les plans fixes, chaque lieu présage l'apparition d'un mort ou la disparition d'un vivant. La substitution s'opère surtout dans les "zones interdites", lieux de transit entre l'au-delà et le monde réel, dont les vivants avertis ont scellé les portes d'adhésif rouge.

Fidèle aux codes de l'épouvante, Kurosawa fusionne parfaitement l'invisible avec le visible, pour mieux les confondre, notamment dans la composition de ses plans, souvent séparés en deux parties. Inutile ici d'avoir recours au jump scare ou autre effet de style. Le choix de représenter un environnement quotidien altéré dans le même espace par des phénomènes fantasmagoriques est si subtilement maîtrisé, que notre perception de la réalité en devient déstabilisante. Durant tout le film, on éprouve la sensation d'une présence, perceptible ou non, qu'elle soit dissimulée dans la pénombre de ces appartements d'étudiants isolés du monde, ou manifeste lorsque qu'une silhouette surgit dans le cadre. Le réalisateur tire les ficelles d'une tension désagréablement constante, renforcée par l'atmosphère d'une bande son anxiogène, véritable pilier du film et fidèle à l'univers spectral, dans laquelle les quelques mélodies funestes sont parasitées par le bruit de connexion des tout premiers modems.

Tatsukete

Dans la pure tradition nippone, ces fantômes ne correspondent ici à aucun stéréotype du yurei eiga, ne nous méprenons pas; aucun fantôme vengeur, ni démon, ni femme défigurée en robe blanche. Leur simple présence suffit à vous glacer le sang. Chancelants, troubles, faussement humains, leur comportement et leur regard médusent autant le spectateur que les protagonistes. A travers un jeu d'effets visuels efficace, cette inquiétante familiarité provoque le malaise, rappelant les créatures de Body Snatchers, inspirés du délire d'illusion des sosies de Capgras, mais fait également référence au doppelgänger, dont Kurosawa reprendra le thème dans son film suivant.

A travers une ubiquité redoutable conduisant Tokyo à sa perte, cette invasion autoscopique interroge sur l'effacement et la dématérialisation de l'homme, face à une technologie qui le dépasse, mais aussi sur l'impossibilité de communiquer, tout comme ces personnages qui dans cet univers de claustration, se croisent sans trop se connaitre, totalement déshumanisés par une société urbaine qui fonctionne sans eux. Kaïro bloque les vivants autant que les morts dans le même réseau, celui d'une existence individuelle qui fonctionne en circuit fermé. Vidée de sa substance, celle-ci est condamnée à mourir. Le concept rappelle d'ailleurs le site internet de Suicide Club, sorti la même année. Interpellant l'inconscient collectif d'un Japon contemporain qui, suite aux conséquences de l'après-guerre, ne cesse de panser les plaies de ses drames et de sa reconstruction économique frénétique, le final s'achèvera sur un tableau apocalyptique d'une métropole déserte et fumante, qu'il faudra fuir en naviguant seul, laissé à sa libre interprétation. Mais ne comptez pas sur Kurosawa pour piloter le navire, car il ne vous apportera aucune réponse. La clé de son cinéma, c'est d'accepter qu'il vous hypnotise.

Durée : 1h57

Date de sortie FR : 23-05-2001
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 08 Novembre 2014

AUTEUR
Florian Millot
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