Critique de film
Killer Joe

Friedkin est un vicelard mégalomane et pernicieux, personne n’a pu lire le contraire sur le cinéaste. Personne ne pourrait d’ailleurs réussir à prouver franchement l’inverse en se basant sur ses films. Le metteur en scène aime voir souffrir ses personnages au moins autant que ses spectateurs: de Sorcerer à Bug en passant par Cruising, tout le monde traverse une existence minable où règne la souffrance, qu’elle soit auto-infligée, subie ou abstraite. Une souffrance salutaire, qui maintient en vie puis qui finit par anéantir.  

Peu importe d’où vient la rage cruelle de Friedkin, elle lui aura permis d’être un cinéaste qui compte, d’insuffler une violence exempte d’humour à cette nouvelle vague américaine. Il a osé le personnage de Popeye dans French Connection et sa course-poursuite incroyable, osé toutes les immondices de l’Exorciste et fort de ce talent audacieux et de ces deux énormes succès, William Friedkin s’est cru capable de tout.  Il navigue depuis 35 ans entre échecs commerciaux, ratages attachants et gros navets. Mais notre ami est un Phoenix, avec l’immense Bug en 2006, il réussit ce que les autres oubliés du nouvel Hollywood (Boorman, Schlesinger, Cimino) n’ont su accomplir. Ceux que le trou noir des années 90 a absorbé ne sont jamais réapparus. Une jurisprudence du cycle-talent en quelque sorte, qui pourrait se confirmer avec Shrader très bientôt.

Encore une fois adapté d’une pièce de Tracy Letts (Bug), Killer Joe permet donc à ce coquin de Friedkin, 78 ans, de se faire désirer avec un film fascinant à bien des égards. Soyons tranché, à de rares exceptions près, tout ce qui ne tourne pas autour de l’étrange duo Joe (Conaughey) - Dottie (Juno Temple) ne fonctionne guère. Ses histoires ne tiennent, le plus souvent que sur des duos qu’un troisième personnage vient déstabiliser. Le récit, on ne peut plus attendu, permet aux cinq protagonistes d’avancer vers leurs buts sans que l’on ne s'ennuie, sans que l’on vibre. Car l’attrait est ailleurs, en tout cas du point de vue du réalisateur. C’est donc ici que le film va diviser, d’ici que sa faiblesse va naître car Friedkin ne s’attardera pas sur le squelette de son film ou sur ses figures imposées du genre. Une scène illustre son propos magnifiquement : aux prises avec un caïd et ses sbires, Chris (Emile Hirsch, curieusement le personnage le plus bâclé et l’acteur le moins dirigé), petite frappe endettée, attend sa punition. Certains auraient misé sur la tension, d’autres sur la violence de la correction. Le cinéaste raconte l’affection du malfrat envers cette baltringue de Chris, rendant la situation ambiguë, malsaine. La  baston qui suit est, fatalement sans saveur, d’ailleurs si mal chorégraphiée et montée que l’on est au delà de l’acte manqué.

L’histoire est donc prétexte à nous présenter Joe, à le faire rentrer en collision avec cette famille de « white trash » recomposée (plus trash tu meurs, d’ailleurs), Chris et sa sœur, l’étrange Dotti, leur père, Ansel l’abruti  (T.H. Church) et leur salope de belle-mère, Sharla (Gina Gershon). La désordre arrive par Chris qui, ne supportant plus sa mère avec qui il vit seul, décide de la faire liquider afin de toucher l’argent de l’assurance-vie. Ce qui n’a jamais semblé être une bonne idée deviendra très vite la pire des erreurs et cette famille chaotique va se réunir  péniblement autour d’un pacte avec le diable.

Certains aspects lourdingues du film le feraient presque passer pour un Coen de seconde zone avec ses ploucs caricaturaux et son humour poussif. En effet Friedkin semble filmer ses scènes secondaires comme on s’oblige à accompagner une bonne viande. En l’occurrence, du poulet. Nous n’avons donc pas affaire à une œuvre équilibrée et c’est le cadet de nos soucis. Ici comme dans ses autres œuvres, il est question de rédemption, le moment est venu de souffrir pour ses pêchés. Peu importe la nature de ces pêchés, seul compte la rencontre avec l’élément du salut et les étincelles qui en découlent. Quelques rapprochements avec  L’Exorciste sont de mise : l’intrusion d’une force incontrôlable et maléfique dans la vie d’une famille, l’évidente alchimie entre la monstre et la jeune fille vierge, seule figure encore « pure » du tableau mais qui, on peut le deviner aisément, possède une puissance que le reste du groupe n’a pas. La comparaison s’arrête ici, le style du film, par sa sobriété graphique et son humour, tranche avec le film culte du réalisateur. Friedkin a donc pris du recul, permet à ses spectateurs de respirer ou de rire face à l’abominable. C’est peut être là que sa force se décuple, le choc est moins frontal mais tout aussi dérangeant. Les images restent et le second degré permettra au vice de se diffuser, lentement, profondément.

Killer Joe va chercher loin dans le tordu et c’est cela qui le rend fascinant, c’est même ça seule raison d’être. Pour camper ce psychopathe de Joe, le réalisateur, qui dit détester les acteurs, a fait le meilleur des choix. Matthew Mac Conaughey, dont c’est visiblement l’année (Magic Mike, Mud, The Paperboy), réussit quelque chose qui tient presque de la perfection. L’acteur propose une finesse et un jusqu’auboutisme sidérants, créant le miracle que l’on attend tous de se voir produire à l’écran. L’extrême dynamique de sa palette et de la psyché de son personnage font de Joe, le tueur le plus dégoutant et le plus craquant qui soit. On retrouve certes le mythe du gentleman monstrueux s’offusquant d’un manque de savoir-vivre mais capable de frapper une femme, de vous casser un bras pour vous donner une leçon. Certes le concept n’est pas nouveau (qu’est-ce qui l’est encore ?) mais le panache, lui est inégalé. En outre Joe est une forme maléfique bien particulière : si calme, si professionnel et pourtant…

William Friedkin ne sublimera donc que ces moments de grâce malsaine, abandonnant toute envie d’incarner le reste de son film comme un pied de nez. Il bâclera même la seule course-poursuite du film, un comble pour l’auteur de French Connection et To live and die in L.A.. Ce déséquilibre finalement réussit permet au film d’atteindre des sommets dans l’étrange, le pervers. Et pour sûr vous ne mangerez plus de « fried-chicken » sans arrière-pensées.

Durée : 1h42

Date de sortie FR : 05-09-2012
Date de sortie BE : 26-09-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 05 Septembre 2012

AUTEUR
Jérôme Sivien
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