Critique de film
Knight of Cups

Knight of Cups est sublime ! Tout y est magnifique, léché. Chaque plan pénètre la sphère intime de la pensée. Comme un film en transe, les clichés elliptiques écartèlent l’esprit par leur exquise joliesse, leur évidence saisie sur le fil. Entre libre improvisation et stakhanovisme affirmé. Manque pourtant l’ivresse, la défonce d’un trip philosophique qui – une fois ingéré – se propagerait dans tous les vaisseaux, les tissus et plongerait les corps tremblants sur le velours rouge des salles obscures dans un rêve filmique d’une profondeur abyssale. Mais un film ne s’avale pas, il s’accroche. Tout au plus peut-il transpercer et ça – Malick - semble l’avoir oublié. L’ouragan émotionnel se consomme donc de loin, un peu ennuyé par la gravité et la confusion du propos. Confuse gravité ramenant sur terre, si peu d’ailleurs que la beauté. C’en est frustrant, presqu’énervant.

Le labeur du cinéaste - en tout moment perceptible - rend la composition d’autant plus compliquée. On sent chaque progression de caméra servir une intention : filmer à hauteur d’yeux ou plus bas, à hauteur d’humanité. Peu de spiritualité. Pas de mouvement ascendant. L’élégiaque se soustrait à l’humain. Malick recherche l’intime, la prise de conscience existentielle d’un homme, déconstruite, fugace, essentielle mais altérée dans sa pensée par le fonctionnement de cet homme et c’est ce qui rend la chose terriblement intelligente mais rarement intelligible. On sent Malick passionné et trop confiant en l’évidence de son film, concret mais hermétique. Comme une prose littéraire libre, la forme stricte (radicale, certainement) est parlante mais le suivi impossible. Chaque son, chaque plan sont d'une incroyable beauté et leur collage ingénieux (difficile de parler de montage dans son sens le plus évident par opposition au mixage - exceptionnel - qui n’aura jamais aussi bien porté son nom) mais leur ensemble ennuie. Les scènes n’existent pas, l’histoire...

Christian Bale est Rick, un rouage d’Hollywood. Qu’y fait-il ? Peut importe. Probablement attend-il – comme beaucoup d’autres - que l'avenir le jette en pâture à la célébrité ou l’y garde bien au chaud. En attendant, perdu dans les châteaux vacillant de cartes, entre les femmes aussi magnifiques que fantasmées, il attend l’amour absolu, les résolutions familiales, les réponses de l’âme, de l’univers. Il attend l’avenir, mutique et ne parle qu’à moi, qu’à vous, qu’à lui-même.

Bien loin d’une lenteur souvent décriée dans un cinéma ne courant pas vers l’efficacité, c’est la vitesse que cherche Malick, filmer le caractère véloce et désincarné d'une existence contemporaine. Les plans chargés en pesanteur et les mouvements cotonneux des steadicams s’opposent aux décapotables numériquement accélérées se mêlant aux lumières citadines. Les plaisirs alcoolisés et la chaire tentante se frôlent et le regard du philosophe – s’il ne juge jamais vraiment – pèse lourdement sur un mode de vie qu’on imagine éloignée du sien. Par instant, le cinéaste s’amourache d’une vision fellinienne mais sans jamais ne serait-ce qu’en effleurer la jouissante liberté. Et l’omniprésence de prêtres sentencieux dans ces derniers films (avec infiniment plus de finesse dans A La Merveille…) d’entériner tout doute à ce sujet.

Me voilà donc, regrettant les narrations splendides - même si déjà éclatées par les ellipses - de ses précédents chefs-d’œuvre. (On peut y arracher Badlands qui – aussi sublime soit-il – garde une narration plus suivie, plus « classique ») Constructions déjà compliquées mais compréhensibles et hautement bouleversantes. La vie en entier réduite à sa plus simple expression : une succession ininterrompue d’instants jusqu’à la fin, d’une vie, d’un film. Ainsi, - en quelques plans - l’amour naît, meurt et renaît sous une autre forme dans Le Nouveau Monde, la genèse de l’univers s’éclipse et laisse place à l’enfance rageuse mais bordée d’amour dans The Tree of Life, les saisons tombent et les rêves s’élèvent dans Les Moissons du Ciel … Ici, les éclats s’enchaînent sans autre but précis que de dévoiler une crise personnelle et labyrinthique, le tout séparé en chapitres découpant la vie de l'homme taiseux à la lumière mystique du tarot. Ainsi, « La lune », « Le pendu », « L’ermite », « La tour », « Les grandes prêtresses », « La mort » ressemblent à l’idée que l’on peut se faire d’une certaine prétention artistique.

A trop vouloir approfondir son style en s'y immergeant intégralement, Malick semble avoir perdu son souffle et s’être noyé dans l’essence froide d’une œuvre de plus en plus abstruse laissant filer la grâce infinie qu’il côtoyait pourtant depuis plusieurs décennies. La nature plurielle laisse place à l’eau unique. Piscine, mer, liquides dévorants et créateurs comme (quasi) unique force naturelle récurrente du film semble montrer à quel point le propos est mince et se replie sur lui-même. Pas de réelle passion non plus. Les amours sont consommés éphémèrement et ne restent que ceux oubliés ou ceux naissants (en toute fin de film) comme matière aux personnages pour exister avec plus d’intensité.

S’il avait jusqu’alors toujours réussi à filmer l’insondable des sentiments et de l’univers de manière aussi palpable, il montre, ici, un certain mal à les restituer. Chacun des plans regorgent de ce savoir faire. Mais le cinéma se satisfait-il de cadres géniaux, d’une lumière naturelle sublime (Lubezki !), d’idées fondatrices, d’une mécanique oscillant du grotesque au sublime  … ? Probablement pas, mais Knight of Cups et son inventeur font preuve d'une foi belle et absolue en le spectateur et en sa capacité à s’émouvoir simplement ainsi qu’un désir d’éveiller chez lui une certaine forme d’intelligence propre à chacun. Encore faudra-t-il passer outre la rugosité du matériau et l’ennui qui guette.

Durée : 1h58

Date de sortie FR : 25-11-2015
Date de sortie BE : 16-09-2015
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Critique mise en ligne le 17 Septembre 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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