Critique de film
L'attente

Imaginez un cadre tout ce qu’il y a de plus idyllique. La campagne sicilienne est chaude et aride, elle est embaumée de vives couleurs, le rouge, le vert, et quelques panoramas donnent à voir toute l’étendue de la vallée. Pourtant les paysages sont peu présents. Et là est toute la force de Piero Messina ; de nous donner à sentir l’empreinte sicilienne dans le seul huis-clos de la demeure d’Anna, depuis les plans d’intérieurs, jusqu’à son comportement de dévotion, en passant par le contenu de ses assiettes. On salive d’ailleurs encore quand la caméra se centre sur le travail traditionnel des pâtes noires, dont on voit des mains habiles en gros plan pétrir la texture. Maîtresse des lieux, Anna est une mère meurtrie par le récent accident de son fils et ne sait comment annoncer à Jeanne, sa petite amie venue lui rendre visite pour Pâques, la terrible disparition de celui qu’elle aime.

Sans grande surprise, le jeu de Juliette Binoche est excellent, et son duo avec Lou de Laâge suit les pas d’un véritable tango, tant l’harmonie des deux interprétations se maintient. Le rapprochement des deux femmes qu’une génération sépare n’est pas sans rappeler les airs d’un Sils Maria italien, avec cette fois-ci une émotion plus andante, plus légère. Pourtant leur relation est étrange au départ, froide, puis devient cordiale et se transforme petit à petit en une affection maternelle. La complexité de leur rapport est filmée par la tangente, dans le creux d’un angle de porte, depuis le recoin d’une pièce dans la pénombre. Mais surtout, depuis des plans soignés, graphiques, qui jouent sur les lignes droites, sur la structure architecturale de la maison, sur les perspectives des enfoncements de pièces parfois illuminés ou plongés dans le noir, comme pour défendre avec plus de poigne les détails essentiels du film. Car ce qui tient la fiction, ce sont ces petits riens du quotidien qui créent du lien social : une balade, une baignade, une rencontre, un dîner.

En repoussant l’annonce du décès, Anna reprend goût à la compagnie, et maintient en vie par les anecdotes de Jeanne la mémoire de son fils. Ainsi, le film n’est pas qu’un petit bijou esthétique, il est également une belle proposition de la manière à laquelle créer cinématographiquement une relation singulière, de prendre le temps de plans longs, d’imposer une patience au spectateur à voir se rapprocher les corps et les sentiments. C’est avec finesse et intelligence que l’attente est mise en scène. Grâce à une construction circulaire, le réalisateur peut introduire des indices dès les premières scènes, avant qu’ils nous rattrapent dans la seconde partie du film. Le motif initial de la vierge en prière fait par exemple écho aux travelling de fin qui fête les milles et une lueurs de la ville. Les messages vocaux en voice-over de Jeanne circulent à nouveau dans les dernières scènes du film. Ce qui était troublé, confus, de l’ordre du fantasmé retrouve sa clarté à mesure que le film progresse et que l’on pénètre une réalité désormais partagée par les deux femmes.

Le film nous a conquis. Il ne nous reste plus qu’à souhaiter aux merveilles siciliennes d’avoir su toucher le cœur du jury! 

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 16-12-2015
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Septembre 2015

AUTEUR
Claire Demoulin
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