Critique de film
L'Image manquante

À la première personne

« Quand on devient cinéaste, on n’ambitionne pas d’être le cinéaste du génocide cambodgien, mais ce sujet m’accompagne depuis plus de vingt ans. C’est lourd à porter. J’ai décidé de filmer le génocide en sachant les conséquences sur ma vie. »* Après notamment S21, la machine de mort Khmère rouge et Duch, le Maître des forges de l’enfer, deux films centrés sur des fonctionnaires du génocide, L’Image manquante en propose un contrechamp, et se place cette fois-ci du point de vue des victimes. Plus précisément, le réalisateur y dévoile sa propre expérience des camps de travail des Khmers rouges, entre 1975 et 1979. À la recherche des images perdues de son enfance, Rithy Panh opte pour un documentaire au ton intimiste, rythmé par une voix off à la première personne.

"Je me souviens..."

Rithy Panh se livre. L’enfance à Phnom Penh, jusqu’à ses treize ans, puis les quatre années de terreur : L’Angkar (l’Organisation révolutionnaire), les camps de travail, les famines, les disparus. L’Image manquante s’ouvre sur des boîtes abîmées de pellicules 16 millimètres, la recherche de films oubliés. Le cinéaste recherche la vérité derrière des films de propagande mais aussi des images qui raconteraient son histoire. Mais celles-ci, même si elles existent, échoueraient à retranscrire ses souvenirs. Pour évoquer les scènes qu’il nous conte, terribles ou gaies, le réalisateur met en scène des saynètes miniatures au charme tout enfantin. Issus de sa mémoire, des décors habités de personnages en terre glaise, à la fois immobiles et étrangement expressifs, et une discrète bande sonore.

Eléments

De Terre et d'eau. Telles sont les figurines de quelques centimètres que Rithy Panh filme dans L’Image manquante. Ces deux motifs éléments sont au cœur de son film, à la fois images et symboles. D’abord la terre, celle du Cambodge, gorgée du sang des victimes exécutées, mortes de faim ou d’épuisement. La terre qui épuise les hommes, qui creusent, déblaient, transportent inlassablement. Rithy Panh retrouve et montre des traces : des films de propagande, révélant la mécanique et l’ampleur du travail organisé. Derrière le mensonge officiel, le réalisateur traque la vérité, le détail, pour entr’apercevoir la vérité des êtres épuisés et mal-nourris. Et puis l’eau. Rithy Panh filme le ressac en ouverture et en clôture de son film. L’eau, le temps, qui travaille et efface tout peu à peu, qui nourrit et transforme la terre meurtrie. Le temps qui opacifie la mémoire collective et individuelle.

La vie est en couleurs

« Au fond de mon cœur, je savais que la vie était poétique, en couleurs. Mon père m’a transmis cette conviction. »* Dans L’Image manquante, Rithy Panh recrée deux époques de sa vie. L’enfance à Phnom Penh avant la révolution est re-figurée dans des saynètes gaies et colorées. Le quotidien sous la dictature est quant à lui représenté dans des scènes où les personnages sont vêtus de noir. Le régime nie l’individu, les différences, habille tout le monde de la même façon. Seule la figurine représentant le jeune Rithy Panh est munie de vêtements de couleurs. Rithy Panh a un mât auquel s’accrocher dans la tourmente obscurantiste: son éducation. L’enfant tient grâce à ses souvenirs d’enfance, à sa mémoire d’enfant instruit. Son film rend hommage à son père instituteur: décidant de cesser de s’alimenter avec la même nourriture que celle donnée au bétail, sa mort est un acte de résistance. Cette scène fait écho à une autre dans laquelle un enfant de neuf ans, à l’esprit empoisonné par le régime, dénonce sa propre mère pour un vol de mangues. Dans L’image manquante l’éducation et la culture restent les seuls remparts contre l’endoctrinement.

Pudique

Faire un film sur soi-même n’est pas chose aisée. Peut-être parce qu’il ne veut pas mettre en avant sa petite histoire devant la grande, le film de Rithy Panh est d’une profonde et sincère pudeur. Gardant son spectateur à distance grâce à la fois à ses saynètes immobiles et à une voix off assez monocorde (et pas toujours très bien écrite), Rithy Panh évite l’excès de sentimentalisme à tout prix. Malheureusement, c’est un peu le problème du film. Sa pudeur le défend d’appuyer sur les scènes fortes de son film, de les transformer en pivots émotionnels. De ce fait, le film tient un peu trop la même note et garde une certaine homogénéité rythmique qui a tendance à peser. Par contre, la mise en scène de ces figurines immobiles parvient à les rendre toujours plus vivantes et expressives. Ceci grâce à l’inventivité et au savoir-faire technique du réalisateur. Au final, ce parti-pris risqué est une éclatante réussite.

Oeuvre résistante

Si on peut lui préférer ses films précédents, déjà saisissants de force et d’intelligence, L’Image manquante est une nouvelle pierre, tout aussi fondamentale, à l’édifice cinématographique que construit Rithy Panh, devenu malgré lui le cinéaste du génocide cambodgien. Film sur le souvenir, sur la recherche d’une enfance qui s’éloigne, c’est bien la mémoire qui est au cœur de L’Image manquante. Une mémoire qui aida le réalisateur à survivre à la dictature, et à laquelle il consacre son œuvre. Le travail de Rithy Panh, témoin de l’Histoire, doit rester lui aussi dans les mémoires. Contre l’obscurantisme et l’oubli, ses films sont, eux-aussi, des actes de résistance.

*Extraits d’une interview du réalisateur Rithy Panh parue dans Positif n°632. 

Réalisateur : Rithy Panh

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 1h36

Date de sortie FR : 21-10-2015
Date de sortie BE : 02-04-2014
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Avril 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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