Critique de film
L'Impasse

Entre noir, blanc et gris tout s’embellit. Carlito Brigante, le prince de marbre au cœur chaud, l’âme s’extirpant du regard, nous dit au revoir. Il va mourir. Et nous allons l’oublier.

Cinq ans de voyage à Sing Sing l’ont changé comme son absence a marqué son royaume abandonné. Les mœurs, la musique et les drogues ont rebaptisé les rues à leurs noms. En 75, fini les manières et les Shakespeare au cœur des crimes, ce monde n’est plus fait pour Carlito. A Harlem, les légendes parfois ternissent mais ne s’éteignent pas. On connaît la fin, mais le chemin reste à tracer au sein d’une jungle nocturne, au clair des boules à facettes et des amours aliénés.

Au crépuscule du film noir, De Palma file son génie. Il atteint, ici, les sommets de son œuvre en imaginant la fin comme un début, la mort comme une naissance. Sur le quai d’une gare, métaphore de départ, la mort frappe les premières images. Un panneau publicitaire semble nous demander d’envisager une échappée, un trip humain, un voyage cinématographique au plus près des étoiles. La vie s’estompe, le cœur se fane, la couleur revient mais le passé a rattrapé Carlito. Avec violence, il l’a emmené.

L’homme a changé. Il l’assure au juge. La prison l'a changé, modifiera-t-elle son destin ? Chez De Palma, impossible d’échapper à la fatalité et tous les combats du monde n’y pourront rien. Si Travolta ne put recueillir qu’un cri parmi tant d’autres, Al Pacino ne pourra que livrer son dernier soupir en guise d’offrande au spectateur amouraché de pareil prodige.

Débuter par la mort de son héros prend donc tout son sens. Parti pris formel et narratif jusqu’alors estampé à l’image de Wilder. Image à laquelle De Palma n’hésite pas à coller son égo. L’œuvre entière du cinéaste – et c’en est bouleversant – pleure de n’être que seconde, de ne cramer la toile que bien après Hitchcock et tant d’autres. Et si les références sont parfois vaines, celle-ci n’est qu’intelligence. Et De Palma de baigner son film, à l’instar de son héros, dans les eaux claires du classicisme pour brusquer toute velléité de sérénité par ses ruptures stylistiques et sa liberté formelle.

La séquence finale fait monter la clameur de cette liberté. La mise en scène se dénude de tout classicisme et se fait virtuose alors que Carlito se voit obligé de renouer avec les démons du passé pour avancer vers l’avenir, vers un quai de gare, vers un départ pour le futur et la tendresse qu’il promit un jour à son amour. Le sang trouble qui s’écoulera de ses entrailles n’en sera que plus beau.

Alors, on rêve, on supplie que la scène inaugurale ne soit que le fruit de notre imagination, on se laisse caresser par le voile de la mélancolie et des espoirs tortueux, on s’imagine remanier sa vie et ses passages douloureux et on regarde un metteur en scène cracher ce désir des tréfonds du métrage jusqu’à la toile enluminée. Mais on ne change pas de vie, on continue simplement son chemin.

Au bout, donc, il y a l’impasse. Il y a l’impasse qui ne nous laisse espérer de seconde chance. Bien loin de l’espoir, il n’en existe pas.

« All the stiches in the world couldn't sew me up this time »

Durée : 2h23

Date de sortie FR : 23-03-1994
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Pitu
04 Novembre 2013 à 12h48

Merci pour la critique. Sublime film.

Un vrai chef d'oeuvre, injustement sous-estimé à sa sortie.

A souligner également: une forte prestation de Sean Penn, méconnaissable en avocat véreux.
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Critique mise en ligne le 02 Novembre 2013

AUTEUR
Lucien Halflants
[132] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de perce...
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