Critique de film
L'Insulte

Liban, de nos jours. À partir d’un conflit opposant un chrétien libanais et un réfugié palestinien (la fameuse « insulte » du titre français en étant l’étincelle), Ziad Doueiri ravive les flammes de la guerre du Liban pour en explorer les douloureuses séquelles. Nommé à l’Oscar du meilleur film étranger, L’Insulte est un thriller moral et psychologique haletant qui revisite le passé pour mieux s’en libérer. Universel et passionnant.

Le Liban, un pays multiconfessionnel

Comment cicatriser les plaies encore ouvertes de la guerre du Liban, 25 ans après son terme ? Comment vivre à nouveau ensemble après la tragédie et les massacres ? Cette difficile reconstruction sociale et humaine (qui semble d’abord impossible), Ziad Doueiri (West Beyrouth, L’Attentat, la série Baron Noir) la restitue dans toute sa complexité à travers l’affrontement entre deux hommes et l’engrenage qui s’ensuit. Pour comprendre comment une simple insulte entre Toni (chrétien libanais) et Yasser (réfugié palestinien) peut conduire à une crise nationale, il faut bien sûr revenir sur le contexte particulier du Liban. La guerre du Liban (1975-1990) a fait environ 200 000 morts sur une population de 4 millions d’habitants. Au départ, elle ne constitue pas à proprement parler un conflit religieux. Liée à un contexte régional particulier résultant du conflit israélo-palestinien, elle se transforme peu à peu en guerre de pouvoir entre communautés chrétiennes, druzes, chiites, sunnites, etc. (parfois à l’intérieur même de ces communautés), à laquelle se mêlent d’autres acteurs régionaux (Israéliens, Syriens, etc.). Finalement, un véritable bourbier. Il faut savoir que, historiquement, le Liban est un pays multicommunautaire, fondé sur la coexistence de différentes confessions qui vont inévitablement faire l’objet d’instrumentalisations tout au long de la guerre, instillant dans la population la haine de « l’autre ».

Prisonniers du passé

Avec L’Insulte, Ziad Doueiri ausculte justement les mécanismes psychologiques, sensibles et humains de personnages prisonniers de leur passé, enfermés dans leur haine. Une forme d’aliénation qui conduit à ne plus pouvoir considérer « l’autre » en tant qu’individu. Cette prison intérieure, elle est manifeste chez Toni (Adel Karam) qui provoque l’insulte et l’engrenage qui va mener les deux hommes devant les tribunaux. On sent tout de suite en lui une violence refoulée qui ne demande qu’à exploser, violence entretenue par son admiration pour l'ancien leader des chrétiens phalangistes (Bachir Gemayel) assassiné pendant la guerre. Yasser (Kamel El Basha, Coupe Volpi du meilleur acteur à la dernière Mostra de Venise), au contraire, regard fuyant, prend les coups. Toujours sur la réserve, d’une droiture extrême, il refuse même (mais peut-être est-ce aussi une question d’orgueil) de prononcer à la barre les mots douloureux et humiliants qui l’ont conduit à agresser Toni alors qu’il venait s’excuser. Entre le Libanais et le Palestinien, le combat juridique paraît inégal. Le spectateur lui-même prend rapidement parti pour Yasser…

Un thriller moral tendu

En amenant l’affaire devant les tribunaux, c’est la question de la « responsabilité » que pose L’Insulte. Toute l’intelligence du scénario est de placer le spectateur dans la position du juge, une position d’écoute. Au fil du procès et de ses révélations, la position du spectateur est amenée à évoluer. Cette construction en forme de confrontation implique fortement le spectateur et fait appel à son intelligence. Une esthétique du « doute » (sur les torts de chacun) que ne renierait pas Asghar Farhadi (Une Séparation). Cette position « critique » du spectateur rejoint le travail sur le scénario réalisé par Joëlle Touma et Ziad Doueiri. Issus elle d’une famille chrétienne phalangiste, lui d’une famille sunnite défenseure de la cause palestinienne, leur approche sensible les a amenés à essayer de comprendre le point de vue de « l’autre ». Le film, s’il semble d’abord partial dans la caractérisation des personnages, tend peu à peu en effet à les placer sur un pied d’égalité. Dans une démarche profondément humaniste, la mise en scène très fluide de Ziad Doueiri s’attarde sur chacun, personnages principaux comme secondaires, notamment sur ces deux beaux personnages de femmes, voix de la raison au milieu du chaos. Sur les différences de perception entre les générations aussi, le père de Toni lui reprochant ses « mots » : « Les guerres commencent comme ça ! » Étonnamment, parce qu’ils ont connu la vie avant la guerre, les « anciens » semblent en effet davantage prêts à tourner la page que leurs enfants. Il faut saluer ici la finesse de l’analyse alors que le film, thriller moral d’une grande efficacité, développe un suspense et une tension qui reposent sur la parole de chacun.

Un travail de mémoire

Métonymiquement (et on voit bien que c’est le principal objectif du film), L’Insulte fait, à travers le duel entre ses deux protagonistes, le procès (qui n’a jamais eu lieu) de la guerre du Liban et pose ainsi le problème du rapport à la mémoire. Comment solder le passé si on ne le regarde pas en face ? La guerre du Liban s’est en effet terminée en 1990 sans vainqueurs ni vaincus : « L’amnistie générale s’est transformée en amnésie générale. » (Ziad Doueiri) Pour beaucoup, les plaies sont donc restées ouvertes. Et on ne peut reconstruire une société sans d’abord cicatriser ses blessures.

En donnant une dignité à ses personnages, en reconnaissant la souffrance (parfois longtemps tue) de chacun, en leur donnant la possibilité de s’exprimer, L’Insulte organise fictionnellement ce travail de mémoire et donne les clés d’une réconciliation possible entre les communautés. Une réponse pétrie d'humanité : deux hommes qui se regardent enfin en face. Vers la fin du film, le président de la République (l’affaire enflamme alors le pays) tente une médiation et dit à Toni et Yasser : « Entre sincérité et stabilité, je choisis la stabilité. » Avec un optimisme teinté d’idéalisme, Ziad Doueiri nous dit qu’à rebours des tentatives précaires d’apaisement politique, une paix n’est durable que si elle est sincère. Il montre aussi toute la difficulté du chemin qu'il reste à parcourir. Il est à noter que cette question quasi insaisissable du vivre-ensemble après avoir combattu les uns contre les autres irrigue actuellement la production du jeune cinéma libanais.

Durée : 01h52

Date de sortie FR : 31-01-2018
Date de sortie BE : 24-01-2018
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Guillaume Saki
11 Mars 2018 à 15h31

Bonjour, et merci pour ces commentaires. Ce film me tenait beaucoup à c?ur et je suis ravi que mon papier parvienne à convaincre. Étant moi-même d'origine libanaise, il était important d'en parler de la façon la plus juste possible. À l'image du film. Et David Ball, vous avez raison, "L'Insulte" mérite ses 4 étoiles. Continuez à nous lire sur Le Passeur critique ! À très bientôt !

David Ball
08 Mars 2018 à 00h42

Et pourquoi seulement trois étoiles ? Je lui en donnerais 5,moi ; et le compte-rendu, apparemment, ausi.

David Ball
08 Mars 2018 à 00h40

Excellent article ! Juste,et informatif en plus. (J'ai vu le film.) Mais qui donc l'a fait ? pourquoi anonyme ?

A la rencontre du Septième Art
09 Février 2018 à 23h06

Lu et approuvé ! J'en sors tout juste, voilà un film très bien dosé, avec de vrais messages, très optimistes, mais bien menés avec une bonne gestion des rapports de force entre les personnages. Une belle mise en scène pour couronner le tout, mon n°1 de 2018 pour le moment. :)
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Critique mise en ligne le 05 Février 2018

AUTEUR
Guillaume Saki
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