Critique de film
La vie d'Adèle

 

La Vie d’Adèle est arrivé à Cannes à l’état brut. Avant que le film ne débute, aucun carton de distributeurs. Quand le film s’est achevé, aucun générique tout court, aucun remerciement. La Vie d’Adèle a été projeté comme ça, tout simplement. Comme une matière brute donc, un film pur, pas encore pris dans les rouages du système de distribution. Mieux, il a été vu pour la première fois comme s’il sortait de la salle de montage. D’une certaine façon, on pourrait dire que La Vie D’Adèle a été offert aux festivaliers dans sa forme idéale. Comme une oeuvre d’art fraîchement exécutée. Comme une toile dont la peinture n’aurait pas eu le temps de sécher. Une sculpture dont la glaise coule encore. Si ces conditions étaient idéales, c’est d’abord parce qu’elles se prêtent à la forme même d’un film sensualiste à souhait. Et un film surtout qui apparaît comme la matière à travers laquelle un cinéaste aura cherché et trouvé l’accomplissement esthétique.

Adapté d’un roman graphique, La Vie d’Adèle raconte une trame simple comme on donnerait un portrait à faire à un peintre. Comme on donnerait un sujet académique à un artiste pour qu’il le transcende. Ici, il s’agit ni plus ni moins que de la mue d’une jeune lycéenne et sa découverte du désir, de l’amour dans les bras d’une garçonne aux cheveux bleus. Kechiche se lance en moraliste dans l'exploration du désir et de la jouissance. sous les auspices de la Vie de Marianne Kechiche travaille et retravaille cette matière pour en faire jaillir la vérité nue. Pour ce faire, il colle sa caméra en gros plans sur le visage de son héroïne, cherchant à cerner, à capter au plus près les mouvements intérieurs de son âme. Il ne s’échappe que très rarement de son point de vue pour montrer ce qui se joue dans un corps en pamoison, en effervescence, bouleversé par un autre. C’est sur le corps d’Adèle, sur son visage solaire, que le cinéma peut tenter de montrer cette révolution (en ponctuant ainsi son récit de manifestations politiques et d’une Gay pride). Filmer sur ses pores le récit d’un engagement.

Un mot à cet égard s’impose quant aux fameuses scènes d’amour qui ont provoqué l’extase fébrile des festivaliers. Jamais, de mémoire cinéphile, n’avait on vu scènes de sexe aussi torrides et fièvreuses sans jamais se sentir en position de voyeur ou d’invité inopiné. La caméra filme au plus près, encore une fois, les corps qui s’accrochent, les mains qui se cherchent, les soupirs et les râles à l’unisson de deux êtres en quête d’une extase commune.

Cette quête d’un art non intellectuel, purement sensuel et viscéral, sans fausses notes, d’une crudité et d’une vérité totale, parvenu à un tel degré d’accomplissement pourrait être pour certains la limite même de ce cinéma. Que peut on voir sur un visage ? On peut s’extasier devant la performance du cinéaste qui obtient des miracles inespérés de ses deux comédiennes. Mais aussi y voir sans cesse une démonstration de force. Mais le film coule avec une telle évidence que cette performance vire à la sidération totale qui entraîne le spectateur. Si jadis, on pouvait s’interroger sur la valeur de ces très longues scènes sans répit, force est de constater que dans La vie d’Adèle, et par ce biais de la longueur, Kechiche parvient à gratter la surface des choses, à enregistrer le sinueux cheminement d’un cœur.

On pourrait également bouder la manière dont le cinéaste inscrit parfois son film dans un contexte social en l’agrémentant de commentaires sardoniques comme lors des deux dîners de famille, ou de la soirée. S’interroger sur la façon dont il brode et brocarde les bobos par exemble, s’il ne réussissait par ce biais à sans cesse envelopper d’avantage de romanesque et d’enjeux le parcours de son héroïne. Si certains dialogues dans ces scènes paraissent un peu balourds c’est Adèle elle-même qui se construit avec et contre eux. C’est Adèle qui s’incarne à chaque réplique comme une sculpture façonnée de chacune de ces rencontres. Le corps de la jeune fille devient ce réceptacle existentiel, bâti de chacune de ses expériences.

Avec La vie d’Adèle, Kechiche renvoie à de simples suiveurs tous les naturalistes qui jalonnent le cinéma français. Mieux, il leur montre (puissance du cinéma) ce dont ils se sont toujours montrés incapables. Il fait de leurs louables efforts des labeurs un peu gênants. La Vie d’Adèle, c’est donc un idéal de cinéma français. Comme si le réalisateur de La Graine et Le Mulet avait envisagé son œuvre comme un vaste work in progress et était parvenu avec ce film à trouver l’harmonie, le point d’équilibre entre sa volonté sensualiste et naturaliste et son regard souvent percutant, parfois violent sur la société. Nul doute que lorsque le film sortira, il faudra s’y attarder plus longuement. Développer les ramifications d’une œuvre qui vient d’éclater comme une évidence à la face des festivaliers. Une œuvre déjà classique qui éclaire le morne cinéma français. Si Kechiche voulait raconter à travers cette histoire celle d’une institutrice, il fait aujourd’hui figure de maître absolu. 

Durée : 2H55

Date de sortie FR : 09-10-2013
Date de sortie BE : 09-10-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Camille
16 Octobre 2013 à 17h32

Critique très dense et intéressante!

Chris
15 Juin 2013 à 17h02

Tous les avis de la blogosphère regroupés ici : http://www.christoblog.net/article-la-vie-d-adele-l-avis-des-blogueurs-118325185.html
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 23 Mai 2013

AUTEUR
Frédéric Mercier
[36] articles publiés

Elevé dès la grossesse par Hawks, j'ai passé mon enfance à croire que le monde id&...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES