Critique de film
Lady Bird

Lady Bird est un drôle d’oiseau. Greta Gerwig réalise pour la première fois un film seule (après une coréalisation avec son comparse Joe Swanberg dans Nights and Weekends), pour raconter une chronique adolescente savoureusement autobiographique. Si l’actrice fétiche de Noah Baumbach a toujours été dotée d’un talent aigu et piquant pour l’écriture (Frances Ha, Mistress America), elle surprend ici par sa réalisation maîtrisée et malicieuse. Lady Bird est même considéré comme le « meilleur film de tous les temps » devant Toy Story 2 selon le site américain Rotten Tomatoes avec des avis positifs considérables.

Bienvenue dans l'âge ingrat

Christine « Lady Bird » (bouleversante Saoirse Ronan sacrée aux Golden Globes) est une adolescente qui tente de se construire, une rebelle dans la rigidité d’un lycée catholique, une rêveuse dans un Sacramento obstrué. Elle écrit ce nom fantasque entre parenthèses comme pour faire de son adolescence un moment suspendu, pour arrêter le temps qui file vers les responsabilités et la fin de l’insouciance. « Weird », à savoir bizarre, décalé, est le terme-leitmotiv pour évoquer « Lady Bird », jeune adulte désenchantée, un peu cruelle, qui n’hésite pas à sauter de la voiture en marche pour éviter une dispute avec sa mère (la sévère et tendre Laurie Metcalf). Mais c’est surtout le bizarre et extraordinaire « pas de côté » qui caractérise le mieux ce Lady Bird et sa façon constante d’échapper à la normalité, à la droiture. Le genre gentiment éculé des films sur l’adolescence trouve une nouvelle impulsion, une ampleur mélancolique inédite. On est proche, pas tant dans le ton mais dans l’acuité, du Virgin Suicides de Sofia Coppola dans sa manière de dépeindre le mystère et la beauté qui émane des jeunes gens. Greta Gerwig, qui a étudié la danse, est attentive aux corps adolescents. Les corps que l’on désire, les premiers émois, les premiers sentiments exacerbés. Lady Bird est un film attentif à ses personnages comme on en voit rarement. Tous les rôles sont finement incarnés, ils ont tous une véritable place dans la narration malgré leur fugacité ; ils existent, prennent de la place, débordent par leur excentricité ou leur discrétion (impeccable Tracy Letts). On pense aux seconds rôles qui épaulent le reste du casting tels que Timothée Chalamet (Call Me By Your Name), idéaliste, cynique et antipathique, ou Lucas Hedges (Manchester By The Sea), déchirant dans tout ce qu’il refoule.

Instants de grâce

Le récit prend place entre 2002 et 2003, dans une Amérique qui porte encore les stigmates des attentats de 2001. Une société en perte de repères, au chômage et dépressive. Le soleil californien brille malgré une ambiance morose et une volonté d’émancipation croissante. « Lady Bird » désire prendre son envol vers la côte est pour étudier dans l’atmosphère « culturelle » d’une faculté de New York, ville abîmée, où elle décide de s’inscrire secrètement. La réalisation saisit des bribes intimes d’un environnement cabossé, transforme les aléas quotidiens en quêtes existentielles, notamment la manière dont « Lady Bird » évolue dans le cadre. Isolée ou seule, elle semble courageusement essayer de remplir l’image, tente de se démarquer avec un élément qui attire le regard (son plâtre rose fluo, ses cheveux rouge vif). Elle substitue l’uniforme gris de l’école catholique aux couleurs vives de ses vêtements, sa personnalité déteint partout dans l’image (cette peinture de paon sur une façade où elle est adossée). Le soin apporté aux détails dans la vie tumultueuse et désordonnée d’une ado s’avère (dialectiquement) minutieux.

Le temps qui passe

Lady Bird, c’est le constat d’une époque, des instants de la vie immuables que l’on a tous traversés, mais c’est aussi une lettre d’amour à la ville de Sacramento et sa topographie rigoureusement filmée par Greta Gerwig, ses lieux traversés, ses maisons fantasmées, ses parkings interchangeables et le temps gaspillé à traîner entre amis. Le cœur du film réside dans la relation complexe mère/fille, diffuse et détaillée dans ses non-dits ou au contraire dans les cris. La douce inflexibilité de la figure maternelle se heurte à la révolte constante de sa fille. L’indignation, c’est aussi le meilleur moyen de s’extirper de la stagnation, de trouver sa place dans le monde. Lady Bird ressemble beaucoup à sa cinéaste, oisif et voluptueux, charmant dans sa maladresse, empoté et gracieux.

Durée : 01h33

Date de sortie FR : 28-02-2018
Date de sortie BE : 25-04-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 08 Janvier 2018

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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