Critique de film
Laissez bronzer les cadavres

Riche idée

Voir les enfants terribles du cinéma belge, Hélène Cattet & Bruno Forzani, s’attaquer à une adaptation du polar signé Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid constitue en soi une bonne nouvelle. Malgré les indéniables qualités formelles d’Amer (2010) ou de L’Étrange couleur des larmes de ton corps (2013), les ambitions du duo s’y heurtent aux limites de scénarios originaux problématiques, qui cantonnent ces œuvres aux statuts de très beaux objets, champions de festivals, enchanteurs de quelques happy few. De ce fait, sortir de l’hommage au giallo pour se frotter au polar sur la base d’un récit existant, tout en conservant l’univers visuel et sonore développé dès leurs courts-métrages, semble être le moyen idéal pour le cinéma d’Hélène Cattet & Bruno Forzani de passer la vitesse supérieure : artistiquement, narrativement et industriellement.

On dirait le Sud

Juillet en Méditerranée, quelque part dans les années 70/80. En ruines, le hameau de Mme Luce est peuplé d’étranges spécimens : Bernier l’écrivain alcoolique, Brisorgueil l’avocat au look de latin-lover et aussi un trio de patibulaires, Rhino, Gros et Jeannot. Ceux-là partent faire une course, braquent un fourgon blindé et empochent quelques lingots d’or. Sur le chemin du retour, ils ramassent la jeune épouse de l’écrivain, flanquée de son mouflet et de la nounou. Quand tout ce petit monde est rejoint au hameau par deux policiers à moto, le jeu de massacre commence.

Plein les mirettes

Ô joie, on retrouve dans Laissez bronzer les cadavres tout ce qui fait le sel du cinéma d’Hélène Cattet & Bruno Forzani, et même en mieux. Avec davantage de moyens financiers, le duo et leur fidèle chef opérateur, Manu Dacosse, mettent tout à l’écran et livrent un festin cinéphilique. Œuvre fétichiste dans tous les sens du terme, shootée au 16mm avant d’être gonflée en 35, chaque photogramme y est patiné de l’amour du « film », de la pellicule, de sa texture, de sa chaleur. À ce titre, Laissez bronzer les cadavres redonne tout son sens à l’expression galvaudée d’« expérience sensorielle ». Ici, pas un plan qui ne soit contrasté, pas un cadre qui ne soit tranché (beaucoup de très gros plans, voire macroscopiques). Annoncé par un générique en « bichromie » (un plan jaune et noir, l’autre rouge et noir, bleu et noir, etc.), le travail des couleurs témoigne d’une cohérence plastique rare dans le cinéma européen. Pas en reste, les mouvements d’appareil, la bande sonore, le montage regorgent d’idées toutes plus séduisantes les unes que les autres.

Bosseurs

En tant que metteurs en scène de cinéma, le duo s’est affirmé, faisant passer avec limpidité la plupart des informations nécessaires en une seule composition picturale, un seul choix de focale. Pour chacune des séquences de leur troisième long métrage, Hélène Cattet & Bruno Forzani trouvent les moyens purement cinématographiques de rendre la scène excitante. La plupart du temps, leur solution sert la narration (les détonations qui arrachent la robe, exemple parmi beaucoup d’autres). Parfois hélas, cette priorité donnée au style se fait au détriment de la cohérence dramatique (le retour en arrière autour des feux d’artifice, exemple parmi quelques autres).

Les jeux sont faits, rien ne va plus

Ici transcendées, la plupart des qualités susmentionnées marquaient déjà les films précédents du duo. Et comme on pouvait l’espérer, l’adaptation apporte aussi ses bienfaits. À l’instar du mystérieux personnage démiurge de leur film (qui fait littéralement la pluie et le beau temps sur son petit laboratoire humain), Hélène Cattet & Bruno Forzani s’amusent de leur huis clos à ciel ouvert et nous invitent à jouer avec eux. Sur l’écran, le malin décor du hameau devient plateau de jeu, cartographié à l’aide d’un top-shot qui marque l’objet de la convoitise des personnages grâce à un habile code couleur. Les réalisateurs jonglent entre les petites équipes formées puis déformées par leurs personnages/pions (souvent associés à un accessoire, un son, un élément de costume) et nous régalent de leurs petites machinations. Le roman, maniéré lui aussi, chapitrait son intrigue par des heures précises ; le film reprend cette idée et structure son récit autour d’un minutage, s’autorisant flashbacks et autres artifices temporels. Grâce à cela, le duo de réalisateurs multiplie jusqu’à épuisement les points de vue sur un même incident, et augmente encore le caractère ludique de leur film par l’un des procédés favoris des grands cinéastes de la manipulation (Brian De Palma en tête).

Matrice

Plus qu’au polar, c’est au western italien que Laissez bronzer les cadavres rend allégeance. Ceci non seulement par la reprise de figures évidentes (décor délabré brûlé par le soleil, casting qui privilégie la trogne sur la justesse, emprunts aux partitions d’Ennio Morricone), mais aussi dans la structure interne du film. À la manière de la montre à gousset dans Et pour quelques dollars de plus (Sergio Leone – 1965), plusieurs personnages de Laissez bronzer les cadavres sont exposés à la mélodie d’une boîte à musique qui renvoie à une scène traumatique. En fonction des humeurs et/ou des personnages, le spectateur découvre divers éclairages sur cette scène en question. Ces points de vue divers nous questionnent sur le caractère dominant ou victimaire de certains personnages, et notamment la mystérieuse Mme Luce (Elina Löwensohn, parfaitement castée quant à elle). Un peu comme Sergio Leone révélait les motivations de l’homme à l’harmonica dans Il était une fois dans l’Ouest (1968), on eut aimé en savoir plus… Dommage, la fin du film en forme de point d’interrogation laisse le public sur un goût de frustration qu’il estimera plus ou moins amer en fonction du plaisir qu’il a éprouvé au cours de la séance.

Immédiat

Laissez bronzer les cadavres réussit presque sur tous les points. Le style si particulier d’Hélène Cattet & Bruno Forzani s’y affirme et ils signent ici leur film le plus généreux en termes narratifs, ce qui devrait leur permettre de toucher un plus large public. Mais malgré l’audace et l’inventivité sans cesse renouvelée durant une heure trente, le film peine à captiver dans la durée et reste confiné au statut d’expérience immédiate. Jouir tout de suite, maintenant ou jamais. Au cinéma, vive les émotions esthétiques, vive les jeux de piste délicieux. Mais ne sommes-nous pas en droit d’attendre quelque chose à emporter avec nous, loin de la salle obscure ?

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 18-10-2017
Date de sortie BE : 10-01-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Olivier
22 Septembre 2017 à 12h12

Merci de ces éclaircissements jf.

jf
21 Septembre 2017 à 16h49

j'avais bien aimé le livre de Manchette dans lequel on ressent bien cet été chaud où divers personnages, sans réel point commun, se retrouvent à partager une maison de campagne pour profiter de l'hospitalité d'une quadra libérée, et souhaitant se reposer un peu avant de repartir vers leurs préoccupations propres, cependant ce séjour ne sera pas de tout repos. Bon polar, bien noir.
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 16 Septembre 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[112] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES