Critique de film
Le Coeur a ses raisons

Le cœur a ses raisons est le titre français de Fill The Void et une fois de plus, en matière de traduction, les voies des distributeurs sont impénétrables. À l’issue de la projection, si on imagine aisément que « Comble le vide » eut été déplacé, on ne peut s’empêcher de trouver le titre français bien mal choisi. Pour son premier film, la cinéaste israélienne Rama Burshtein nous plonge au cœur d’une famille juive hassidique. Pour ceux qui l’ignorent (comme votre rédacteur), l’hassidisme est un mouvement juif orthodoxe qui insiste sur une communion joyeuse avec Dieu via l’intermédiaire de chants et de danses (de plus, tous les hommes ont des looks de rabbins). Le cœur a ses raisons (donc) a fait une belle carrière en festivals avant d’arriver jusqu’à nos écrans francophones, la jeune interprète Hadas Yaron obtenant même la coupe Volpi de la meilleure actrice lors de la Mostra de Venise en 2012.

De nos jours en Israël, la jolie Shira (Hadas Yaron) vit au sein d’une famille juive hassidique pratiquante. Du haut de ses 18 ans, Shira est en âge de se marier et se met en quête de celui qui fera battre son cœur. Son aînée, Esther, est mariée à Yochaï (Yiftach Klein) et le couple attend son premier enfant. Après la fête de Pourim, Esther est victime d’un malaise. Elle meurt en couche et laisse son mari seul s’occuper de leur nouveau-né. Quelques semaines plus tard, la communauté suggère une épouse à Yochaï mais il devra quitter Israël. La mère des deux sœurs, Rivka (Irit Sheleg) ne peut accepter que son petit-fils soit emmené loin d’elle et de la famille. Elle suggère alors un mariage entre Shira et Yochaï. Le jeune veuf ne tarde pas à accepter. Sous la pression familiale, Shira acceptera-t-elle de prendre pour époux celui qu’elle connaissait jusqu’alors comme son beau-frère ?

À peu près tout ce que contient Le cœur a ses raisons est palpable dès le premier plan du film. Mère et fille se partagent le cadre. La mère est en noir, la fille en blanc. Elles sont cadrées serré. La fille cherche un homme du regard, la mère jette un œil au prétendant. La profondeur de champ est si réduite qu’en fonction des balancements de leurs corps, les deux femmes occupent tour à tour la zone de netteté. Non seulement les grandes lignes esthétiques du film sont contenues dans ce plan (les longues focales, la lumière diffuse), mais de plus, ce plan met en images l’indécision de Shira et le poids de sa famille. Soit le cœur du film. Shira privilégiera-t-elle son exaltation adolescente ou la volonté familiale ? L’auteur de ces lignes, en tant qu’intellectuel bien-pensant, avait une réponse toute faite à ces considérations. Mais la cinéaste Rama Burshtein, nous fait entrevoir un tout autre point de vue où justement, rien n’est blanc ou noir. Dans son film, tout se joue dans une subtile limite entre flou et net, une limite prête à basculer à tout instant. Le blanc inaugural de la jeune fille est celui de l’innocence, et le costume noir de la mère celui de la gouvernante.

Mis à part le contenu dans ce premier plan (ses qualités esthétiques et narratives), il n’y a malheureusement pas grand-chose d’autre dans le film de Rama Burshtein. Le Cœur a ses raisons pose son intrigue dans ses premières vingt minutes puis nous décrit toutes les étapes de la longue hésitation de Shira. La famille lui suggère son mariage, elle ne lui impose pas. Dès lors, le film est le dilemme interne de Shira : doit-elle épouser Yochaï et si oui, pour quelles raisons ? Tout le cheminement mental de l’héroïne est suggéré au cours de séquences nous plongeant longuement dans les us et coutumes de cette famille hassidique. L’intrigue est si mince et si floue qu’elle paraît tout à fait secondaire, les personnages ne semblent pas avoir de réels problèmes (Shira fait ce qu’elle veut après tout). Le film serait-il juste un prétexte pour passer à la loupe le quotidien religieux de cette famille ? Cette intention est d’ailleurs confirmée par le travail de l’image, qui insiste sur les gros plans de détails, dans des intérieurs confinés. Mais la réalisatrice ne nous donne pas les clés pour comprendre les subtilités de ce qui se passe à l’écran. En conséquence, certaines attitudes des personnages semblent au mieux étranges et au pire incohérentes. Au final, Le Cœur a ses raisons devient si impénétrable qu’il finit par ennuyer.

Pourtant, le travail de la réalisatrice témoigne d’un vrai talent esthétique (beau travail du chef opérateur Asaf Sudri) et surtout d’une volonté de raconter son histoire par des moyens purement cinématographiques. Outre le premier plan du film ou l’utilisation des plans de détails, Rama Burshtein utilise élégamment le hors-champ lors de la mort d’Esther. Plus tard, un subtil travelling avant traduit l’idée du mariage qui s’insinue dans la tête de la mère, ou encore jolie idée que cette scène dans laquelle Shira communique en jouant de l’accordéon à un groupe d’enfants. De rares moments qui sortent le spectateur de sa torpeur, la réalisatrice échouant complètement à nous intéresser au destin de ses protagonistes ou à donner du rythme à son montage.

Si Rama Burshtein a un vrai talent, Le Cœur a ses raisons ne donnera pas forcément envie de suivre le travail de la cinéaste. Issue elle-même d’une famille juive hassidique, son film semble spécialement destiné aux spectateurs issus de cette communauté religieuse. Pour un premier film, il est fréquent que le sujet choisi soit familier à son auteur. À l’avenir, il serait intéressant de voir la réalisatrice s’attaquer à tout à fait autre chose. Enfin, et ce n’est pas rien, la morale du film pose un réel problème. Si le cœur a ses raisons, alors ici ce cœur semble acquis à Dieu. Ce que nous raconte la réalisatrice, c’est que seule la religion pourrait guider les choix d’une vie. La communauté religieuse semble être le plus important dans la vie des personnages et pour le meilleur. S’il est intéressant de sortir des sentiers battus du politiquement correct pour envisager les choses sous un angle différent, l’auteur de ces lignes est en droit de penser que le point de vue défendu ici lui semble légèrement faisandé.

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 01-05-2013
Date de sortie BE : 01-05-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Christine A.
06 Mai 2013 à 21h37

Bonjour, Je viens de voir le film, que je trouve beau ; c'est un autre ryhtme...mon dernier film était Stoker, donc cela change ! La fin est arrivée vite ! et j'ai trouvé que le montage montrait bien les contradictions des personnages, leurs attentes et leurs doutes ; même dans un milieu pratiquant, c'est tout aussi douloureux de vivre le deuil, aussi angoissant de gérer le changement ; les relations hommes/femmes sont aussi difficiles parfois que dans un milieu laïque avec des moments amusants comme la démonstration du fonctionnement de la cuisinière par le Grand Rabbin, ou le dialogue avec la jeune fille et
un futur mari.
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Critique mise en ligne le 04 Mai 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[57] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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