Critique de film
Le Congrès

C’est sans doute le film le plus ambitieux et le plus dingue, toutes sélections confondues, de cette 66e édition cannoise. Ari Folman, le génial réalisateur de Valse avec Bachir adapte un roman d’anticipation, le Congrès de Futurologie du polonais Stanislas Lem, qui imaginait dès les années 60 une dictature chimique mondiale dominée par quelques grands groupes pharmaceutiques. Folman transforme quelque peu l’idée en la doublant d’une réflexion sur l’avenir du cinéma. On voyage entre Orwell et Huxley, entre le cinéma live et l’animation, entre prophétie et ésotérisme.

Dès le premier plan on tombe en pamoison ! L’écran s’ouvre sur le visage de Robin Wright qui joue son propre personnage. Elle pleure pendant qu’une voix hors champ s’adresse à elle. Il s’agit de son manager interprété par Harvey Keitel. Elle est à un tournant de sa carrière et il lui propose de numériser son image, la scanner en fait, pour créer un avatar numérique qui appartiendra désormais entièrement aux studios. L’actrice ne vieillira plus. Ce qui est d’emblée assez génial c’est que Keitel parle de la véritable carrière de Wright, plombée par une succession de mauvais choix. C’est le cynisme jubilatoire auquel Le Congrès nous convie.

Robin Wright absolument saisissante a eu un courage fou pour accepter ce rôle et tant mieux parce qu’on en prend plein les yeux. La première partie du film essentiellement composée de scènes de dialogues fascinantes (magnifique Danny Huston), véritable boîte de Pandore de l’industrie cinématographique (Folman charge ses camarades et passe Hollywood au vitriol) est presque parfaite. Si Wright hésite à confier son être à la digitalisation définitive, elle finit par céder à cause de son fils malade qui perd progressivement la vue et l’ouïe.

La scène de digitalisation est également fabuleuse, Wright essaie à la manière d’une direction d’acteurs de passer d’une émotion à l’autre mais elle n’y parvient pas dans cette cellule ronde de caméras, Keitel lui raconte alors sa propre enfance et son métier de manager puis il en arrive à parler d’elle et de ce qu’il ressent pour elle, l’actrice s’abandonne alors à la tristesse touchée par la sincérité du propos.

On se retrouve vingt ans plus tard (2033)… la vraie Wright est conviée à un Congrès, elle conduit une belle Porsche sur une route en plein désert. Arrêtée à un point de contrôle, elle avale un cachet hallucinogène. Sa route se poursuit mais dans un autre univers, le cinéma live devient un film d’animation inventif et racé produit par le studio bruxellois d’animation Walking The Dog et dont les effets spéciaux sont également belges (Mikros Images Liège). On est plus proches des Triplettes de Belleville au niveau du dessin que des Miyazaki ou que les rondouillards Pixar et Dreamworks.

Visuellement les idées pleuvent, les gens peuvent choisir de devenir qui ils veulent sous l’effet des substances chimiques, graal ultime de la prise de drogue. L’on s’amuse alors à reconnaître les nombreux personnages célèbres dont Wright croise la route. Folman s’autorise toutes les libertés, invente un monde sans limite qui ressemble étrangement au site Second Life, lui-même porteur de ce message de liberté totale et d’absence de limite vécue par votre avatar.

Quand Folman imagine une rébellion dans le monde animé et que Wright cherche à regagner sa vie réelle après une cryogénisation, on perd le fil de l’histoire et du propos auquel une romance farfelue n'apporte pas grand-chose. Le Congrès enfile alors le costume de la vie parallèle à la Matrix, tout devient confus, démentiel, follement poétique, proche de l’illumination cinéphile. Le Congrès n’est pas le film parfait qu’on attendait avec impatience mais il délivre la plus belle inventivité de ce début de Festival. Et il est tellement complexe qu'on aurait presque envie d'en lire une adaptation en roman. 

Interview d'Ari Folman

Réalisateur : Ari Folman

Acteurs : Robin Wright, Harvey Keitel, Jon Hamm

Durée : 2h

Date de sortie FR : 03-07-2013
Date de sortie BE : 14-08-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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marielle Issartel
06 Juillet 2013 à 10h45

J'ai vu le film hier, et je souscris à 100% à la critique du Passeur. Il analyse exactement ce que j'ai pensé et ressenti. Je voudrais rajouter que la puissance du premier plan sur le visage de Robin Wright doit aussi beaucoup à la qualité de la voix, un peu rauque, riche, à grain complexe, d'Harvey Keitel. Idem pour la scène du scan.
J'en profite pour me lamenter à nouveau de l'indifférence de beaucoup de cinéastes français au grain de la voix des acteurs. Pourtant la voix est un vecteur d'émotion et de sensualité, pas seulement d'inflexions et de jeu. Déjà, notre langue est plate, si la voix l'est aussi, on reste dans le mental.
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Critique mise en ligne le 17 Mai 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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