Critique de film
Le Fidèle

Les chiens aboient. Ils sont nerveux et bruyants, à l’image des adultes qui cherchent Gino, l’enfant évadé qui tente d’échapper à leur autorité. Le grain de l’image suggère le temps qui a passé autant que l’angoisse d’un mauvais souvenir. Les parents jurent et la police fouille les environs. Soudain, le petit Gino surgit et court droit devant lui, de toutes ses forces, laissant derrière lui les jappements et les cris. Ainsi se clôt la belle ouverture du Fidèle, troisième long métrage du Belge Michael R. Roskam. Les chiens ne quitteront jamais l’imaginaire de Gino, mais ils laissent momentanément la place aux vrombissements des moteurs et aux voitures de course. Lancé à toute vitesse, le bolide de Bénédicte « Bibi » rentre au paddock.

Gigi se présente et lui fixe rendez-vous. Elle accepte, à condition qu’il n’apporte pas de fleurs. Il n’apporte rien et un seul plan capture la rencontre, avant le raccord vers une étreinte charnelle où leurs deux corps nus font l’amour avec passion. En quelques plans limpides et efficaces, le réalisateur plante le décor et présente ses personnages avant de les plonger dans une histoire d’amour hors-norme. Le polar peut alors se tisser autour de Gigi et Bibi lancés dans un monde dangereux, celui du crime. Car si Gigi est fidèle, comme un chien, il est aussi sauvage. Avec ses amis d’enfance devenus ses complices, il braque des banques. C’est sa manière de gagner de l’argent, mais aussi et surtout sa façon d’exister et de vivre pleinement. C’est une décharge d’adrénaline, comme celle que Bibi peut ressentir lorsqu’elle fonce dans sa voiture de course.

Le cinéaste modèle son film à travers ses obsessions. On retrouve sa fascination pour les animaux : après les bœufs dans Bullhead (2012), les chiens, déjà omniprésents dans Quand vient la nuit (2014), sont véritablement le fil rouge du Fidèle. C’est lorsque Gigi est confronté à un chien que Bibi sent qu’il lui ment. Les chiens sont honnêtes, c’est pour ça qu’il les craint. Enfermé en prison, il se retrouve en cage comme un animal et c’est encore un chien qui lui pose problème lorsqu’il est en liberté provisoire. Michael R. Roskam est hanté par les bêtes qui peuplent ses films et aussi par son patrimoine. Il ancre sa fiction à Bruxelles, filme la capitale avec panache et élégance et fait parler ses acteurs tantôt en français tantôt en néerlandais avec quelques expressions flamandes qui s’immiscent ici et là. Non seulement cela apporte du charme et de « la gueule » aux personnages, mais cela permet surtout une forte identification à la ville. Le film sent la Belgique. C’est en même temps une fable romantique, portée par deux personnages qui s’aiment réellement et sincèrement dans un univers dangereux. Comme Roméo et Juliette, ils sont prêts à tous les périls pour vivre leur amour. Ils sont tous deux des personnages forts, ils exercent l’un sur l’autre une fascination, ils s’admirent, s’influencent et aucun des deux n’est en retrait. Ils sont deux entités singulières qui se sont trouvées et qui ne se lâcheront plus. Ces personnages peuvent vivre dans tous les pays du monde. Le réalisateur injecte sa vie et sa ville dans une relation d’amour romancée et jongle entre le personnel et l’universel.

Michael R. Roskam tente également de conjuguer thriller et romance ; son film semble hélas se partager en deux parties. La première, très réussie, exhale un léger parfum du Heat de Michael Mann (1996) et distille parfaitement son atmosphère noire et tendue. L’écriture n’échappe pas à l’écueil du « déjà-vu », reproduit quelques séquences attendues et manque d’un brin de folie, mais le cinéaste compense par la justesse et la virtuosité de sa mise en scène. Par exemple, il filme une très belle fête : les rires sont chaleureux, les copains racontent des histoires, dansent et s’excitent autour de Gigi « l’amoroso » et la célèbre chanson de Dalida. Les seconds rôles, tous très justes (Jean-Benoît Ugeux en tête), s’unissent autour du couple qui irradie le décor de son bonheur. Le découpage nerveux, presque scorsesien, insuffle le rythme et l’émotion nécessaire pour en faire une belle scène de cinéma.

Le Fidèle est jalonné de morceaux de bravoure à l’instar du deuxième braquage, long plan-séquence où l’inventif Michael R. Roskam filme l’action comme rarement dans le cinéma franco-belge, ou encore une scène au téléphone où les acteurs halètent, pleurent et susurrent. La tension est palpable, les deux acteurs magnifiques de simplicité. Souvent impulsive, Adèle Exarchopoulos est ici assez sobre, l’électricité qui émane d’elle est contenue pour mieux s’échapper dans un silence, une respiration, un mot. Rien que pour ces moments, le film vaut la peine d’être vu.

Malheureusement, la seconde partie se désagrège, tirant avec outrance les ficelles de l’émotion. Le cinéaste cherche les larmes, les scènes perdent en subtilité – à l’image de ce moment complètement raté où Matthias Schoenaerts (excellent néanmoins) donne un coup de pied à un chien (oui, encore) avant de s’enfuir –, et le film se perd dans une suite d’événements rocambolesque dissimulant mal ses faiblesses d’écriture. Dommage que ce manque de finesse vienne ternir ce beau début, mais il faut reconnaître au réalisateur l’audace d’aller jusqu’au bout de son ambition. C’est en assumant sa radicalité et sa singularité que Michael R. Roskam signera de grands films. Si celui-ci n’en est pas encore un, gageons que le prochain sera meilleur.

Durée : 2h10

Date de sortie FR : 01-11-2017
Date de sortie BE : 05-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Octobre 2017

AUTEUR
Julien Rombaux
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