Critique de film
Le Livre de la Jungle

Que c’est beau et puissant le cinéma quand il surprend et se réinvente, quand il nous fait croire que sur les écrans des êtres de synthèses vivent et respirent, souffrent et se libèrent... Et nous avec eux. On avait tout à craindre des adaptations live des classiques de Disney, de l’Alice gothique de Burton et sa 3D balbutiante à la Cendrillon kitsch de Branagh, on décapait nos contes fondateurs au vitriol. Mais là, il faut juste reconnaître que nos doutes étaient infondés, qu’ils avaient un relent réac. Le Livre de la Jungle de Jon Favreau est d’une beauté étourdissante.

A la croisée d'Avatar et Gravity

Astucieux mélange de motion capture et d’images 3D dernier cri, Le Livre de la Jungle pousse la perfection de la reproduction des animaux à son paroxysme. Plus précis dans le rendu que les deux Planètes des Singes de Rupert Wyatt et Matt Reeves (les espèces qui composent le peuple des singes de Bandar Log se déplacent avec une aisance proche de la réalité, alors que les grands primates qui se révoltaient et affrontaient les hommes dans les adaptations récentes du livre de Pierre Boulle n’étaient que l’expression d’hommes se prenant pour des singes). 3D encore plus pénétrante que celle de L’Odyssée de Pi où des poissons volants éclairaient l’océan de reflets argentés. Ici, ce sont des calaos ou des oiseaux du paradis qui éclaboussent de couleurs la dense forêt tropicale et qu'on caresse du regard.

Favreau voulait créer de l’empathie chez le spectateur en copiant ce qu’il y avait de meilleur dans la 3D d’Avatar et de Gravity, pari réussi. Contrairement à ce qui a été écrit, l’entièreté du Livre de la Jungle a été tourné en studio et pas en prises de vue réelle. Ils ont d'abord « motion capturé » le film avant que des décors virtuels ne soient ensuite rajoutés. Enfin, ils ont reproduit en studio des petites parties du décor où allait se déplacer le jeune acteur et seul personnage réel du film, Neel Sethi, qui s’en sort bien dans cette jungle de fonds bleus. Toute cette mécanique est invisible à l’écran. C’est tout simplement bluffant.

Plus vrais que nature

Certains se sont demandés si l’ours de The Revenant était apprivoisé et si il avait réellement lacéré le dos de Di Caprio sous les injonctions perverses d’un dresseur. A la vue du troupeau de bisons et de la meute de loups qui le harcelait, le doute n’était plus permis. Des animaux vivants ne pouvaient décemment pas courir de la sorte. Dans Le Livre de la Jungle, on ne se pose même plus la question, ces animaux de synthèse sont plus vrais que nature. Pangolin aux écailles mordorées, écureuil volant et sa membrane élastique, porc-épic à la robe mouvante de piquants, panthère noire au pelage bleuté, ours aux babines développées, loups au regard pénétrant, les spécialistes qui ont animé ces images ont étudié l’éthologie ou ont été possédé par l’esprit de Lautréamont. On en parvient juste à se demander si ce n'est pas le petit acteur qui est irréel au milieu de cette vie qui trépigne.

Le film et le  scénario de Justin Marks rendent d’ailleurs plus hommage au Mowgli de Rudyard Kipling qu’à celui de Wolfgang Reitherman qui avait réalisé l’animation de 1967. La musique est beaucoup moins présente même si elle conserve quelques fulgurances jazzy notamment lors d’une promenade à ventre d’ours sur la rivière. Le Livre de la Jungle de Favreau n’est pas une succession de scènes musicales divertissantes comme pouvait l’être le dessin animé. Il est avant tout une ode à l’écologie rendant hommage à certaines scènes incontournables mais assumant un rôle d’éducation bien différent de son aïeul. Le réalisateur de Chef a modifié le rapport de Mowgli à la nature, celui-ci devient davantage protecteur de cette faune qui l’a adopté.

Ode écolo

Mowgli appartient au monde animal. Le village des hommes il le regarde de loin, n’y vole qu’une arme à sa lisière pour mettre en déroute son ennemi, le seul animal blessé par l’homme, le tigre Shere Khan qui garde le stigmate du feu sur sa face scarifiée. Shere Kahn est dépositaire de la dangerosité humaine, comme si elle lui avait été transmise à son contact. Mais en dépit de sa rancœur, il respecte les codes de la jungle, ceux que les hommes piétinent. Dans Le Livre de la Jungle, les animaux sont capables en période de sécheresse de signer une trêve de l’eau (un pacte de non-agression) car « boire est plus important que manger ». Ils placent les intérêts de toutes les espèces au-dessus des intérêts d’une seule. Ils privilégient le bien commun, l'équilbre naturel.

L’histoire de cet enfant élevé par des loups est une merveilleuse métaphore de la complexité qui unit l’homme à ses frères animaux. Il apprend d’eux, de la panthère Bagheera à l’ours Baloo, Mowgli est un élève mais aussi un témoin attentif de ce qui l’entoure. Pour vaincre Shere Khan, il doit observer la nature avant d’agir, se souvenir de ce qu’elle lui murmure en craquant sous ses pas de petit d'homme. L’interdépendance de tout être, du plus petit animal au plus grand, voilà ce qu’enseigne le film de Favreau. Sa noirceur relative, expression désenchantée d’un monde qui brûle ses forêts et massacre ses animaux est le fruit d’une époque. Celle où l’on a préféré oublier que nous sommes des animaux et que ceux qu’on massacre ne sont rien d’autre que nos frères d'atome qui s’éteignent en râles sourds dans nos veines. Mowgli lui le sait. Il est le futur.

Réalisateur : Jon Favreau

Acteurs : Neel Sethi

Durée : 1h46

Date de sortie FR : 13-04-2016
Date de sortie BE : 13-04-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 14 Avril 2016

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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