Critique de film
Le Passé

Dans une thématique très proche de celle d’Une Séparation qui lui avait valu un succès international, Asghar Farhadi explore à nouveau les sentiments humains au cœur du processus du divorce. Changement de lieu, Paris cette fois-ci. Le décor reste le même, les pièces d’une maison à travers lesquelles les personnages évoluent, se déchirent et où les points de vue des spectateurs changent en fonction des informations que l’intrigue nous délivre au fur et à mesure, à l’instar d’une montgolfière qui se lesterait progressivement de secrets encombrants.

Il est actuellement difficile de trouver cinéma plus intelligent que celui du réalisateur iranien. On est subjugué par sa science du dévoilement, par son éblouissante direction d’acteurs, par la multiplicité des perspectives. Dans Le Passé qui développe une histoire aux ramifications complexes (parfois un peu trop tarabiscotées d’ailleurs) on voyage plus particulièrement sur l’étude d’un sentiment, celui de la culpabilité. Tout dans le film tend à poser cette question, les personnages sont-ils coupables ? Marie (Bérénice Béjo) est-elle coupable de vouloir se remarier alors que la femme de son conjoint est dans le coma ? Samir (Tahar Rahim) est-il coupable d’avoir eu une aventure alors que sa femme était dépressive ? Ahmad (Ali Mossafa) est-il coupable de ne pas s’être adapté à la vie française et d’avoir quitté Marie ? Lucie (Pauline Burlet) est-elle coupable de s’être mêlée de la vie sentimentale de sa mère ?

Au spectateur d’en décider… Pour l’aider à se faire son propre jugement, Farhadi délivre une suite de clés cachées dans l’intrigue. Les découvrant en même temps que nous, les personnages sont aussi versatiles que notre jugement est changeant. Cette cohésion entre les comportements des personnages et notre ressenti est le point fort du film. L’analyse de la culpabilité est aussi affinée que la mise en scène est assise, sur des ressorts qui prouvent l’immense maîtrise d’un réalisateur qui au lieu de se répéter affine un peu plus sa mécanique hitchcockienne.

Rarement un film aura autant mis ses acteurs en valeur. Ils sont tous brillants ! Mention spéciale à Ali Mossafa, véritable avatar du réalisateur à l’écran, l’homme sage qui passe le témoin à chaque personnage en lui faisant avouer la vérité. Tahar Rahim dans un rôle qu’on lui connaît (le jeune homme dont la colère sourde gronde) est parfait, les enfants du film sont formidables (ce qui prouve l’absolue main mise sur la direction d’acteurs) enfin Bérénice Béjo, corps et âme offerte au réalisateur, mais parfois à la frontière d’une performance.

Difficile de dire si Farhadi aime ses personnages qu'il jette dans la fosse ou s’il les juge lui aussi. Par contre, il ne peut masquer une certaine forme de misogynie qui pourra en déconcerter certains. Dans Le Passé les problèmes viennent des femmes, Marie qui a tout d’une hystérique borderline, sa fille dont la contestation adolescente prend des allures de vendetta, la jeune femme du pressing qui sème le drame, enfin la dépressive comateuse. Les hommes, eux, essaient de mettre de l’ordre dans ce souk avec une hauteur quelque peu sentencieuse.

N’en déplaise à ce regard axé sur la morale du film, la narration est furieusement passionnante, aussi complexe que délicate et elle accouche, contrairement à Une Séparation, d’un final d’une sensibilité surprenante. Farhadi n’oublie pas que les victimes du divorce sont toujours les enfants et ils sont évidemment au centre de son dispositif implacable, tapis dans l’ombre mais observateurs silencieux de la débacle nerveuse des adultes.

Durée : 2h10

Date de sortie FR : 15-05-2013
Date de sortie BE : 29-05-2013
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niatuac
01 Juin 2013 à 21h40

OH oui c'est du grand cinéma...façon matriochka...l'histoire s'engouffre dans la complexité des sentiments humains.
Et il est donné à chacun de créer ensuite une autre histoire, selon ce qu'il ressent, ce qu'il pressent.
Bref un film qui peut nous accompagner longtemps...

lucybrown
30 Mai 2013 à 19h20

Je suis surprise de ne pas avoir ressenti de misogynie dans ce film, alors que nombreux sont ceux qui s'accordent à la dénoncer ou à la souligner. J'aime beaucoup l'analyse que vous faites de ce film, notamment en ce qui concerne le dévoilement progressif des culpabilités de chacun. J'ai beaucoup aimé ce film, avec cependant un bémol pour la scène finale qui me paraît rompre avec l'ambiance du film et me paraît bien mièvre, comme si les signaux étaient envoyés aux spectateurs : c'est le moment de sortir le mouchoir...

tom
20 Mai 2013 à 01h22

Juste une toute petite incompréhension quant au qualificatif de misogyne. Les hommes sont eux aussi mis en cause, et peut être source du déroulé narratif. Ce passé des secrets et des maux, origine des hystérie et vendetta adolescente, c'est d'eux qu'il relève. Les fuites et situation adultère ne sont pas le fait des femmes et, convenons en, ne sont que fort peu flatteuses. Mais au delà du passé, et à l'écran même, les hommes sont loin d'être à la fête. Le personnage de Samir, trompe sa femme, renvoie son employée, et fait preuve d'une dureté, sans pareil dans le film, à l'égard de Fouad. Même Ali Mossafa, ne semble pas exempt de tout reproche malgré, et vous le dites très justement, sa stature particulière. Les hommes incarnent à mon sens, une certaine passivité. Sagesse ? Peut être aussi, mais allant de pair avec la lâcheté de ceux qui fuient, et qui paradoxalement ne parviennent pas à tourner la page. Si Béjo accepte de sceller sa relation avec son ex-mari : prend tout tes clics et tes clacs, et file ! A l'inverse, Rahim persiste, comme l'odeur de son parfum, qui suinte une forme de malhonnêteté vis à vis de celle qui porte à présent son enfant. Bref, je cesse de gloser, nous avons là un cinéma qui donne à voir sans juger, et à mon sens, loin de toute misogynie, se révèle d'une extrême justesse. Quoiqu'il en soit, ces considérations prosaïques ne doivent en aucun cas prendre le dessus sur l'extraordinaire poésie de l??uvre (qui pourrait donner lieu à une autre longue gloserie de ma part que je vous épargne).
Soit dit en passant, merci pour le vent frais que vous faites souffler sur la critique de cinéma, c'est top.

pitu
19 Mai 2013 à 23h02

ah j'avais dit qu'il fallait mettre Une Séparation dans le top 2012 ou 2011 (je ne sais plus).

Bon je suis impatient de le voir maintenant.

Belle critique.

Critique mise en ligne le 18 Mai 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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