Critique de film
Le Pont des Espions

Pour la 218ème fois, Tom Hanks retrouve Steven Spielberg et Steven Spielberg retrouve un climat de guerre. Dans Le pont des espions, c’est la guerre froide qui instaure son climat et, si les teintes bleutées s’acharnent à se voir dé-saturées pour nous le signaler, cet effet semble loin de s’avérer nécessaire en regard du formidable travail mené par les décorateurs et les ensembliers.        

En effet, dès son introduction, Le pont des espions nous présente le quotidien de Rudolf Abel, espion russe détaché en terre américaine et dont l’appartement – qui lui sert également d’atelier d’artiste – fourmille d’une impressionnante foultitude de détails. Pas un objet n’échappe à la patine du temps, pas un siège ne manque de révéler ses empreintes, pas un recoin ou un meuble ne peut ignorer la poussière et l’usure.         

Dès lors, ce sont peut-être Abel, les policiers qui l’interpellent et les autres personnages qu’il croise – dont son avocat, personnage central campé par Tom Hanks – qui en viennent à détonner, tant leur linge semble frais et leurs costumes moins propres que neufs. Si leur performance générale ne se montrait pas si sobre – à défaut d’être plate ; et rapport au contexte général de nombreuses séquences parfois plus bavardes que dialoguées – ce film en costumes en viendrait, par endroits, à sonner moins juste qu’un Rohmer réalisé par Demy.

La sobriété l’emporte toutefois sur l’impression de décalage véhiculée par ces comédiens à la photogénie trop sûre ; et c’est sans doute cette première, particulièrement prégnante chez Abel, qui achève de susciter l’empathie de James Donovan, avocat au barreau de New-York qui n’aura de cesse de lui éviter la peine capitale et d’essayer de l’extraire d’un pays où le vieil homme ne faisait, à ses yeux, que son travail. Donovan, lui-même, parvient à toucher parce que dépassé. Semblant prendre en charge son client d’un simple instinct moral, il ne  développera sa rhétorique qu’à mesure que les événements l’acculeront et le contraindront à développer ses capacités sophistiques. Aussi, cela ne sera peut-être qu’en rentrant chez lui, après avoir contribué, en RDA, à un échange qui aura  permis la libération d’un soldat et d’un étudiant américain, que l’avocat prendra définitivement conscience de la mesure du travail qu’il aura accompli.     

Si Donovan se montre résolument moral et que l’incarnation qu’en donne Tom Hanks confère au personnage un efficace sens du rire – d’une expression entendue à chaque bon mot –, le scénario des frères Coen et de Matt Charman prêtera moins au sourire béat ou à l’approbation passive du spectateur. Jouant sur les parallélismes, leur récit laissera sous-entendre plus d’une fois que les capitalistes ne cèdent pas à la torture, lorsque les communistes ne se gênent pas, que les uns érigent des murs que les autres n’érigent pas, et que certains accueillent leurs prisonniers libérés en héros lorsque les autres n’ont vocation qu’à abattre les leurs.    

   

Ces quelques éléments de patriotisme facile et de mépris colonialiste ne mueront toutefois pas le 28ème long-métrage de Steven Spielberg en film manichéen, tant ce dernier n’hésitera pas à soumettre à la question les sujets essentiels que restent aujourd’hui le sens de la peine de mort, le rôle des militaires ou l’opinion des masses. Cette histoire narrée avec l’habileté de vieux briscard qu’on lui connaît offrira donc aux spectateurs un espace de réflexion salutaire, face à l’écran, habilement suggéré par l’opposition du caractère oppressant des interlocuteurs auxquels Donovan sera contraint de faire face.

Si à travers ses films, Steven Spielberg nous aura souvent habitué à ces thèmes (La liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan), Le pont des espions sera peut-être celui qui les esquissera le moins, ne les délaissant jamais au profit du spectacle ou de l’horreur. Résolument frontale, cette œuvre aurait alors volonté à s’imposer comme celle qui invitera son créateur à entrer dans la dernière phase de sa carrière, celle de la maturité et de la résolution de ses plus intimes interrogations.   

Soleil Håkansson

Durée : 2h12

Date de sortie FR : 02-12-2015
Date de sortie BE : 02-12-2015
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Critique mise en ligne le 27 Novembre 2015

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