Critique de film
Le temps de quelques jours

A quand remonte la dernière fois qu’on s’est arrêté, ne serait-ce que quelques heures, pour prendre le temps de ne rien faire ? Un temps consacré à réfléchir à ce qui nous anime, à être seul et à pouvoir faire le vide face aux problèmes malheureusement hasardeux ou créés de toutes pièces qui polluent notre quotidien ? Il ne s’agit certainement pas de l’activité la plus rentable économiquement parlant, c’est sûr. Mais quelle bouffeé d’oxygène quand on est asphyxié par les diktats sociétaux. Ce rapport au silence, au repos, à la quête de sens, Nicolas Gayraud en fait l’expérience en filmant au plus près les soeurs de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance ; des soeurs qui vivent au coeur de l’abbaye séculaire de Bonneval.

Le projet de documentaire voit le jour quand il obtient la permission de filmer les moniales, d’investir un endroit qui est à la fois leur espace privé, et un espace privé et fermé à toute visite. Le twist de l’oeuvre est la forme sous laquelle elle se présente. Les codes du film documentaire sont bien réunis, mais Nicolas Gayraud aborde son travail tel un scientifique en pleine recherche qui nous fait part de tous ses questionnements. Il nous livre ses remarques et observations à mesure qu’il filme, plutôt que de reprendre ses trouvailles dans une analyse globale. Si la logique est intéressante, les transitions créées à cet effet sont un peu grossières et bancales. Il perd le propos du film lorsqu’il se veut poète et mêle citations à ses propres pensées existentielles.

La force du doute

Toute la force du documentaire est symbolisée par la personnalité, voire la modernité de ces femmes. Nicolas Gayraud se détache du cadre de l’interview classique pour leur laisser la liberté de se confier ou non, d’aborder les sujets de leur choix. Et c’est au détour d’un couloir, en se baladant dans les extérieurs, caméra à l’épaule, que les soeurs s’ouvrent le plus naturellement, et se montrent d’un humour déconcertant. L’image est certes plus chaotique, mais on sent mieux le regard malicieux ou inquiet qui les habite. Surtout, à bas les préjugés d’une société réfractaire et hermétique à toute critique. Une brise cartésienne souffle dans le cloître tant ces femmes sont prêtes à douter de tout, à lire les philosophes les plus sceptiques, les plus agnostiques, les plus athées, sans en oublier aucun.

Le rapport au silence

De plus, l’analyse de notre société, même en en connaissant les limites, n’est pas sans intérêt. On repassera peut-être pour ce qui est de la société de consommation esclavagiste, mais leur vision de la connaissance de soi retient déjà beaucoup plus notre attention. La sagesse est souvent un gros mot, un attribut qui prête gentiment à rire. On préfère la folie à la sagesse, jusque-là d’accord. Mais combien de fois a t-on été dépassé par notre besoin d’aventure ? Car leur sagesse, elles la tirent d’une paix faite avec elles-mêmes, d’une peur vaincue de se retrouver seul face à soi-même. Et le silence fait peur. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on cherche à le remplir par des activités, des biens, des relations, des images,... remplir le silence par du bruit. Or, on peut être quelqu’un sans être quelque chose, faire quelque chose ou avoir quelque chose. Ce rapport à soi et au silence n’est pas sans rappeler Raymond Depardon ou Dominique Benicheti. Quand les deux filment les paysans français, toujours à la limite du documentaire et du cinéma vérité, on est abasourdis par l’éloge de la lenteur, par l’approche du temps qui s’écoule. Ici, on retrouve cette même dextérité à filmer l’emprise du temps chez les moniales, à ceci près que le huis clos de l’Abbaye fait résonner encore plus fort un silence renfermé dans la pierre.

Que l’on soit croyant ou non, matérialiste ou pas, on ne peut pas ne pas ressortir de la salle sans avoir enclenché le bouton « on » d’un semblant de réflexion. On se pose nécessairement la question des fioritures sociétales qui nous empêchent d’être heureux. Bien évidemment, on ne va pas se leurrer, le changement de vie n’est pas pour maintenant, nous ne nous engageons pas vers une dépossession de soi au même titre que les soeurs. La magie n’opère que quelques instants, avant de retomber dans les vices de nos habitudes quotidiennes. Mais au moins pendant quelques heures, ça fait un bien fou pour le psychisme.

Réalisateur : Nicolas Gayraud

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 01:12

Date de sortie FR : 01-10-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 11 Septembre 2014

AUTEUR
Claire Demoulin
[42] articles publiés

Le cinéma exerce sur moi ce pouvoir de substituer au regard un monde qui s’accorderait à mes d&...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES