Critique de film
Les amants électriques

Nous étions prévenus, la vie de Bill Plympton a changé depuis Idiots and angels, son dernier film, demi réussite d'une noirceur inédite. Il s'est marié (à 65 ans) et a eu un enfant, sous entendu: ne soyez pas surpris par un côté fleur bleue franchement appuyé. Sale nouvelle? Vu le bonhomme, tout jeune papa et amoureux qu'il est, difficile de croire qu'il a pu sortir un livre de bonnes manières ou réaliser La Mélodie du bonheur. On se rassure comme on peut car Plympton est un étalon de la grossièreté, un test à nos propres limites: imaginez que Cartman devienne humaniste, l'absence soudaine de repères serait telle une vilaine hydrocution. En l'occurrence, le choc est modéré, il a de beaux restes, le William. Certes beaucoup plus léger qu'à l'accoutumée, Les amants électriques (Cheatin’) est une œuvre muette, épurée et brillante qui constitue une évolution logique à la filmographie du maître. Et ce qu'il retire en mots et en vulgarité, il le transforme en mille et une idées merveilleuses de mise en scène, s'affranchissant de toute barrière physique, optique ou logique pour plonger dans la pure liberté. Ce n'est pas une nouveauté, la filmographie de Plympton regorge de propositions visuelles et artistiques à vous donner le tournis, ici c'est tout simplement trois marches au dessus.

Sur une idée navrante et donc géniale, Plympton raconte l'adultère dans sa forme la plus basique et naïve: le trompé plonge dans un désespoir si profond qu'il désirerait presque que mort s'en suive et se venge finalement en trompant à son tour. Fleur bleue with a twist, donc. Revenons au début, Jake et Ella s'aiment comme on rêve tous d'aimer, sans retenue, sans peur, complètement ivres l'un de l'autre. Seulement Ella va payer pour quelque chose (trop séduisante et voleuse de boyfriend) et subir le désir sans gêne des autres femmes envers son nouvel amant. Pour démontrer la violence de la jalousie et la crasse de la tromperie, Plympton a donc basé la détresse soudaine de son personnage sur du vent. Explications. Par un concours de circonstances, Elle se fera photographier entourée d'une dizaine de mannequins d'essayage par une rivale jalouse. La voilà donc cernée par des '"hommes" nus dans ce qui se voudrait être une orgie prise sur le vif. "Une orgie avec des mannequins? Je ne saisis pas…" me direz-vous, certes et c'est là que Bill tient une idée que seule l'animation peut permettre, que seul son trait brouillon et fantasque peut faire exister: sous sa plume, l'exagération des proportions et l'absence de détails poussés rendent humains et mannequins strictement identiques. C'est génialement con et ça marche d'autant plus qu'on se répète tout le film qu'il faut en avoir une sacrée paire pour baser un long métrage là dessus.

Une fois n'est pas coutume, la forme l'emporte largement sur le fond, les émotions sur le discours. Mais quelle forme! Quelles émotions! Il faut voir comment la première séquence est conçue! Si l'on peut donc clairement regretter la vision de The Tune ou la fougue narrative de Hair haigh, Les amants électriques nous renverse littéralement par sa mise en scène étourdissante, son humour téméraire et sa photographie divine. L'animateur de génie croque chacune de ses planches avec une inspiration grisante, une exaltation telle qu'on le croirait revenu à ses premiers longs. Bill Plympton place son œil partout, sans contrainte, étire les corps et les lieux, malaxe les distances et sublime les lumières. Les amants électriques est un plaisir rare, l'occasion trop belle de plonger à corps perdu dans le crâne d'un fou, dans les rêveries d'un homme sans brides et en ressortir béat, essoré par tant d'audace et de folie. Bénissez sa femme, bénissez son fils car Bill Plympton est un devenu un homme d'une niaiserie si belle et si absolue que son crayon n'a plus de limite, il danse comme jamais, multipliant les facéties les plus orgasmiques.

Réalisateur : Bill Plympton

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : 23-04-2014
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 28 Janvier 2014

AUTEUR
Jérôme Sivien
[40] articles publiés

Nègre et amant de Pauline Kael de 76 à 84, leur rupture éloigna Sivien du monde de la critique pend...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES