Critique de film
Les Bonnes manières

Prix spécial du jury à Locarno, Prix du public à L’Étrange Festival, mention spéciale à Biarritz, Les Bonnes manières faisait déjà l’événement avant même sa sortie en salles en mars dernier. Et force est de constater que c’est un film à part, à ranger dans la catégorie « expérience cinématographique » (certains spectateurs sont même sortis de la salle…). Mais il ne faudrait surtout pas le cantonner à ce statut. En fait, le nouveau film de Marco Dutra et Juliana Rojas est un enchantement de tous les instants qui nécessite peut-être plusieurs visions… La première pour être happé par un film qui érige d’abord le mystère et l’étrangeté en principe conducteur (maîtrisant l’art de faire émerger le fantastique dans le quotidien), puis nous bouleverse à la faveur d’une ellipse temporelle de 7 ans, se muant en un mélodrame musical sur la différence et la tolérance. La deuxième pour mieux comprendre comment Juliana Rojas et Marco Dutra brisent tous les tabous, toutes les conventions (lesdites « bonnes manières ») de la société brésilienne (et de la nôtre) en jouant sur les contrastes (riche/pauvre, noire/blanche, maître/domestique, etc.) pour mieux les réunir dans une histoire d’amour aussi forte que fugace, aussi vorace que brève. Sensoriel, poétique, social, politique, musical, Les Bonnes manières est une relecture contemporaine du mythe du loup-garou, confrontation d’une société à sa propre animalité. Car le monstre n’est pas toujours celui qu’on croit…

N’allez pas plus loin si vous ne voulez pas connaître les détails de l’histoire, car Les Bonnes manières repose en grande partie sur son effet de surprise. Sa force est de nous parler de notre société, de notre humanité en transposant ses thèmes dans un « réalisme fantastique » de toute beauté.

Le film est clairement construit en deux actes bien distincts. Le premier est celui du mystère, dominé par la relation qui se noue entre Ana, riche femme oisive et enceinte, et Clara, issue des favelas de Sao Paulo, qu’Ana engage pour l’aider et s’occuper de son futur bébé. Entre Ana, qui semble tout droit sortie d’une telenovela, et Clara, droite, discrète et mutique (bouleversante Isabel Zuaa), le contraste est évidemment saisissant. Mais les apparences sont trompeuses. Et les sources d’angoisse multiples. C’est en particulier le comportement étrange d’Ana les soirs de pleine lune qui inquiète. Et rapproche les deux jeunes femmes esseulées. Toute cette première partie se déroule dans un quasi-huis clos. Les réalisateurs créent pour leurs personnages une espèce de bulle spatio-temporelle à la fois onirique, fantastique et réaliste, qui les enveloppe. Le mystère autour de l’enfant à naître est mêlé d’une forme de douceur, de violence et de cruauté aussi. Ana, chassée de sa famille, paierait-elle ses mauvais comportements ? Serait-elle maudite ? Insensiblement, progressivement, le film, d’une beauté visuelle inouïe et inventive (matte painting, couleurs, etc.), fait sourdre une angoisse profonde. Comme ces peurs enfantines inexplicables et insaisissables. La boîte à musique est d’ailleurs un élément-clé de cette première partie.

Après une ellipse temporelle de 7 ans, l’enfance devient le sujet principal des Bonnes manières. Car tout ramène à l’enfance. Ana ressemble à une ado inconséquente ; lorsqu’elle embauche Clara, c’est d’abord elle qui a besoin de compagnie et que l’on s’occupe d’elle. Il y a Joel (magnifique Miguel Lobo), bien sûr, renvoyé à son identité de monstre et dont la condition mi-humaine mi-animale contient en elle-même sa part de tragédie. Pour eux, Clara est d’abord une mère et le film est un conte d’amour d’une rare beauté. Le film monte en puissance jusqu’à cette sidérante scène finale où, face à la colère des habitants qui, eux aussi, se comportent comme des enfants-monstres (la peur fait vite oublier les « bonnes manières »), Clara chante à nouveau à Joel cette berceuse (qui le ramène à ses origines) et symbolise cette capacité à dompter la violence de cet enfant si différent mais si représentatif de la dualité de l’Homme.

Ode à la tolérance, à la différence et au dialogue, confrontation d’une société à ses peurs, Les Bonnes manières, proche des thèmes du dernier Guillermo Del Toro (La Forme de l'eau), est un enchantement visuel et sonore (le travail sur le son est remarquable), un film lent et enveloppant comme un rêve ou un cauchemar. À la fois merveilleux et inquiétant, mystérieux et entêtant. Et c’est sûrement la plus belle chose que vous verrez au cinéma cette année…

Durée : 02h15

Date de sortie FR : 21-03-2018
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Jean
23 Mai 2018 à 19h00

Bonsoir,
HS: Avant le 25 mai prochain, les sites doivent ?tre aux normes RGPD.
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Critique mise en ligne le 01 Mai 2018

AUTEUR
Guillaume Saki
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