Critique de film
Les garçons et Guillaume, à table !

Succès programmé pour ce tout petit film qui use des préjugés qu'il entend dénoncer pour nous faire croire à sa force.

C'est dans quelques bouches, sur bon nombre de plateaux de télé, à la radio où même une station n'hésite pas à y consacrer une journée entière de sa programmation. Ca rend certains critiques philosophes: l'un d'entre eux dans un fameux hebdomadaire entame son papier par une information de taille: le rire est chose subjective. (Ce qui en soi prêtrait au désintéressement plutôt qu'au rire s'il ne se sentait obligé de convoquer Bergson pour étayer son intuition matinale). Ca fait écrire dans les quotidiens des dithyrambes à se damner, des commentaires agressifs sur les réseaux sociaux à qui ne rirait pas aussi subjectivement que les autres. Ca provoque des tonnerres d'applaudissements dans les festivals devant Madame la Ministre de la Culture. Ca en génère même - chose plus improbable – en projection presse.

Cette chose curieuse, capable de faire se décoincer, penser, enthousiasmer les critiques, les spectateurs, les animateurs de France, les Ministres, c'est un film et un seul. C'est même un premier film réalisé, écrit et interprété par un seul et même artiste qui se permet en outre de camper deux rôles dont celui de sa mère. L'exploit parait total. Les Garçons et Guillaume à Table est un chef d'oeuvre populaire nous assène-t-on pour mieux vendre la singularité de la prouesse galliennienne. Le comédien aurait réussi la comédie capable de réconcilier tous les publics. Après Intouchables, Gallienne serait parvenu à la réconciliation générale comme avant eux, les Cht'is et les faux résistants de La Grande Vadrouille. La réconciliation, l'illusion que tout va bien, serait l'ambition de la comédie française et sa clé du succès.

Alors de quoi a-t-elle donc l'air cette comédie réconciliatrice? Est-elle si différente de ses précédentes pour faire ainsi se pâmer? A quoi ressemble cette autobiographie travestie, tirée d'un spectacle par un acteur dont on commence à savoir qu'il est de la Comédie Française. Argument qu'on nous invoque d'ailleurs de manière redondante comme si on nous présenterait un nouveau venu dans un dîner en nous précisant « Il a fait Science Po. » Guillaume est donc sur scène et se raconte. Quand la caméra n'est pas centrée sur lui en légère contre plongée en train de déclamer (comme Emmanuelle Seignier dans La Vénus à La Fourrure quand elle singe une déesse grecque), nous découvrons la vie de Guillaume. Gamin issu de la très grande bourgeoisie qui pleure ses malheurs comme une héroïne de Sofia Coppola. Guillaume aime sa maman, joue à la poupée, est efféminé et toute sa famille le croit, le veut, le pense gay. Il se heurte à sa mère, personnage amusant de vieille bourgeoise qui semble toujours au bord du précipice de la dépression comme du délirium tremens. Guillaume va donc faire son éducation sentimentale et sexuelle et, au grès de déconvenues burlesques, découvrir enfin qui il est.

Même si le film de Gallienne ne nous parvenait pas accompagné d'une campagne promotionelle délirante car excessive, il nous serait désagréable. D'abord parce que le rire promis et tant vanté n'est jamais que sourire. Comme d'habitude a-t-on envie d'écrire. Gallienne nous réunit donc pour moquer tous en choeur les vieilles familles bourgeoises, rejetons de l'aristocratie d'hier. Il n'épingle donc personne. Il se rit d'êtres si grotesques, si absurdes, si déboussolés de leur époque qu'il se rit de marionnettes. Tout le monde est d'accord pour s'amuser de ces gens-là. Gallienne tire sur des ambulances de crevards décapités. Gallienne se paye simplement la tête de ceux à qui on l'a coupée il y a plus de deux siècles. Sa comédie est rance. Ainsi le rire du film n'est jamais provocation de nulle sorte. Jamais Gallienne ne met quiconque mal à l'aise avec sa façon de mettre à mal les genres. Ce n'est pas l'homophobie et la façon de ranger les individus dans des cases qu'il mitraille, ce sont les préjugés de vieux aristos déconnectés du monde. Ca ne va jamais plus loin. Reconnaissons qu'une fois ou deux, il s'essaye au rire, au vrai, comme lors de cette scène anale avec Diane Kruger où le gentil poète du bon goût se permet de verser un peu dans le gentillement scabreu.

Si les vieux bourges prêtent au rire général, le fond du problème reste un brin plus épineux. Au risque de SPOILER, disons qu'un twist révèle à nous comme à Guillaume (génie de la dramaturgie) qu'il n'est peut être gay comme sa famille s'était accordée à le voir. Bref il ne fallait peut être pas se laisser berner par les apparences (autre sujet de philo pour le prochain article du critique qui découvre la subjectivité des émotions), les codes, les signes extérieurs. Bref, comme dans toute bonne comédie des apparences, il ne fallait pas s'y fier. Une morale dit-on qui donnerait à ce film une forme d'universalité.

A quoi s'apparente l'universalité galliennienne? Si au fond ce n'est pas bien grave d'être homo (ça c'est le grand progressisme de notre auteur), c'est quand même un brin plus chouette d'être hétéro. Et d'ailleurs c'est bien aussi d'épouser la première fille avec qui on couche. Et au passage de se réconcilier avec maman. (Le film au fond s'achève comme toute bonne comédie romantique mainstream mais surtout accomplit le programme de la famille ridiculisée). Affligeant final consensuel (qui ne fait pas rire du tout) qui s'achève au bout d'une longue série de scènes horribles et caricaturales sur les boîtes gay et autres parties fines entre rebeus qui ne couchent qu'avec des rebeus. Dans ce petit monde autocentré autour de son unique personne, on s'interroge vraiment sur le rapport au monde, à l'extérieur, qu'entretient Gallienne. Et en particulier sur sa manière de regarder du haut de ses tréteaux cette France que ses attachés de presse voudraient à tous prix réconcilier.

Tout ça ne serait que rance si Gallienne ne nous affligeait en sus son théâtre filmé de poche où se révèle une part de machiavélisme roublard. Il n'est pas étonnant que l'on nous vende le film comme un chef d'oeuvre populaire, une œuvre d'art génial et accessible. Gallienne fait tout pour y parvenir: il nous prend lui aussi en otage de ses appartés impudiques, de ses gros plans obscènes sur sa vraie mère en larmes devant son fiston qui l'air de rien la culpabilise. Lui aussi nous prend en otages d'aimer son récital à force de douce poésie faussement naïve « J'aime machin et machin m'aime ». Gallienne nous fait le coup du mec qui se la joue naïf pour ne pas s'attirer les soupçons de son public et le mettre ainsi dans sa poche. Le coup du dragueur qui joue à l'enfant ou à plus timide qu'il n'est pour faire baisser la garde de sa proie. 

Gallienne est bon acteur et il en joue, se joue du public pour l'attirer dans sa combine. Il campe les gentils p'tits gars, les comédiens sincères, les amoureux de la poèsie de bric et de broc pour faire pleurer dans les chaumières avec plus de lourdeur que de force. Bref, il se fout du monde. Il passe un film entier à nous dire de ne pas nous laisser berner par nos préjugés et se sert de nos préjugés pour nous vendre sa salade existentielle. Rien que ces légères contre plongées sur lui en train de déclamer son texte sont la preuve de ce mauvais tempérament, de ce mauvais goût que Gallienne cherche à camoufler derrière ses jérémiades. Légères contre plongées qui trahissent le comédien investi par lui-même et qui pense user du plus beau des angles pour répéter la magie de son propre spectacle. Plans banals qui se donnent des airs mais qui exposent autant les signes de l'ambition « artistique » du projet que ses limites académiques. Là encore Gallienne nous prend pour des prunes et ne fait qu'exposer les signes du cinéma auquel il prétend.

Le film de Guillaume Gallienne ressemble en fin de compte à un spectacle de Michel Boujenah des années 80 mais qui aurait troqué la question des origines pour celle des genres. Rien de plus, rien de moins: un one man show autocentré, inégal, pétri de préjugés, qui alterne gros rires et pathos dégoulinant sous un vernis de poésie gentillette mais belle et bien cramoisie.

Durée : 1h25

Date de sortie FR : 20-11-2013
Date de sortie BE : 20-11-2013
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Marielle Issartel
18 Janvier 2014 à 11h08

Je suis complètement d'accord avec cette critique, et me sens moins seule. Tous les aspects sont bien vus. D'abord pour moi l'ennui, puis l'énervement. J'ai parfois eu l'impression d'être dans un docu télé ou on vous explique ce que vous allez voir, ce que vous voyez, et ce que vous avez vu. La salle était morne, d'ailleurs.

Lucie
05 Janvier 2014 à 19h33

enfin... je trouve une critique qui se montre un tant soit peu critique. Je suis allée voir ce film, pleine d'un enthousiasme débordant, déjà acquise à la cause. Galienne ? Je l'adore, même si comme beaucoup, je ne l'ai jamais vu sur scène.. J'ai juste écouté son émission radio, vu ses apparitions télé qui m'ont toujours enthousiasmée, et même si la bande annonce ma paraissait un peu "putassière", j'y suis allée quand même, enthousiaste, certes, mais avec un semblant d'inquiétude, qui s'est révélé prémonitoire. J'ai souri peut-être deux fois, mais pas parce que ça m'amusait, j'ai souri de gêne... Comment était-ce possible ? Ce garçon (sociétaire, oui, on le sait, mais ça n'empêche pas ) si délicieux et délicat dans ses interventions radiophoniques ou télévisuelles... Comment pouvait-il se laisser aller à tant de vulgarité ? Je ne suis pas une sainte nitouche, loin de là, mais merde alors, que c'est vulgaire et pas drôle ! J'y ai vu, malgré moi ( comme je l'ai dit, j'étais plus qu'acquise au film avant de le voir ), des clichés, des scènes tristement pathétiques, sous couvert d'humour. J'ai dû rater aussi le deuxième degré, car j'ai trouvé certains passages ( ne me demandez pas lesquels, ça date ) un peu homophobes, voire légèrement racistes. Bref, je suis déçue par ce film qui a été encensé, et j'attends qu'on me montre ce qu'il a de drôle. Merci le passeur !

Madiel
12 Décembre 2013 à 23h19


Un grand merci pour cet article intelligent et libre.
Je vous lirai désormais régulièrement.


Wilyrah
21 Novembre 2013 à 13h22

Très bon papier Frédéric. Il est important de ne pas se laisser berner par ce buzz parisien complètement surfait.
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 21 Novembre 2013

AUTEUR
Frédéric Mercier
[36] articles publiés

Elevé dès la grossesse par Hawks, j'ai passé mon enfance à croire que le monde id&...
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