Critique de film
Les Innocentes

Hiver 1945, couloir austère de couvent, strié de colonnes et ce plafond tout en rondeur. On rentre dans une salle, on fixe une bougie, la caméra glisse et découvre les bonnes sœurs postées en rangs serrés, elles chantent un cantique. Basculement de la caméra, en face se dressent d’autres nonnes. On s’arrête sur l’une d’entre elles, au moment d’entonner le gloria ; un cri. La mine de la religieuse se décompose, on va la suivre à travers le paysage polonais enneigé, elle accourt vers Mathilde Beaulieu, jeune médecin, qui travaille dans un hôpital délabré de la Croix-Rouge française.

On parcourt l’hôpital et son personnel débordé. Mathilde de raccompagner délicatement mais avec fermeté la religieuse au dehors « adressez-vous à la croix-rouge polonaise » lui dit-elle dans un polonais balbutiant. Poursuivant sa journée, la jeune médecin de remarquer la religieuse agenouillée, elle prie au pied de la bâtisse de l’hôpital de fortune. Mathilde se décide à la suivre…

Silence et culpabilité

Voici comment nous introduit Anne Fontaine (Perfect Mothers, Gemma Bovery…) dans cette histoire inspirée de faits réels. L’interruption du vœu de silence dans le couvent. La traversée d’un monde en pleine guerre mondiale pour aller chercher une aide, du soutien. Mettre enfin des mots sur le mal qui a sévi.

Quelques mois plus tôt, des soldats russes sont entrés chez les nonnes, les abusant sexuellement, laissant derrière eux cette trentaine de religieuses effondrées. Certaines attendent un enfant de leurs agresseurs. Alors c’est dans le silence et la réclusion qu’on souffre. S’abriter dans le couvent, ne jamais en sortir. Nier l’évidence de cette douleur en l’effaçant du langage. En témoigne cette scène où la mère supérieure reprochant à la religieuse d’avoir amené Mathilde au couvent, lui intime l’ordre de s’enfermer dans sa cellule et faire vœu de silence. Mais Mathilde par sa seule présence va amener le dehors dans le couvent, obligeant les nonnes à mettre des mots sur leurs douleurs. Et une fois le processus entamé, au grand dam de la mère supérieure, nul retour en arrière n’est possible.  

Une réalisation immersive

Par sa caméra furtive, cette manière subtile qu’elle a de nous montrer la vie quotidienne de ce couvent à jamais ébranlé, Anne Fontaine évite tout sentimentalisme. Les images glissent en une sorte de documentaire. Pas de violence, pas d’ostentation, on assiste à une césarienne sans tiquer de l’œil, comme s’il s’agissait d’une conversation banale.  Pas de mots, ni de phrases-chocs, le sujet porté par le film suffit. Étrange équilibre que réussit à soutenir Anne Fontaine mais qui parfois s’écroule lors de certains dialogues que l’on aurait aimé voir filmé avec un peu plus de simplicité, le flou déflou selon la prise de parole par les personnages semble un peu stéréotypé, certains dialogues auraient mérité d’être joué avec plus d’intensité. Même la volupté a ses limites. Et question volupté le film en a revendre avec la magnifique et changeante Lou de Lâage ; le phrasé éraillé de l’excellent Vincent Macaigne dans le rôle d’un médecin juif, désabusé, à l’humour pince-sans-rire.

Confrontation de deux modes d’absolution

Revenons-en à l’histoire. Dans le couvent se tisse, entre Mathilde Beaulieu et les religieuses, une relation de confiance que la mère supérieure ne voit évidemment pas d’un très bon œil. Et ce qui est en jeu c’est une conception de la croyance, de la foi. Un choc matérialisé par l’architecture du couvent où l’on retrouve énormément de courbes qui s’entrechoquent avec des lignes saillantes. Il s’agira là de deux conceptions de l’absolution, la première qui visera à accompagner l’enfantement, le fait établi et qui sera porté par Mathilde. L’autre incarnée par la mère supérieure, plus butée, plus anguleuse, sera de tout nier. Il faut alors voir les scènes de naissance, où ses religieuses toutes asexuées par leurs atours deviennent femmes et mères à la fois…

Pourtant une question persiste que faire de ces enfants de nonnes nés d’un crime ? que faire de son engagement religieux dans une telle situation ?

Une question à laquelle répond le film avec finesse et subtilité…  

Ahmed Slama

Durée : 1h40

Date de sortie FR : 10-02-2016
Date de sortie BE : 09-03-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 12 Février 2016

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